> Mag > Musique > Blick Bassy

Interview

Blick Bassy

mercredi 11 janvier 2017 par Anne Emeraud CC by-nc

Le 25 novembre dernier, le Quai des Arts, à Rumilly accueillait Blick Bassy et ses musiciens en concert, dans le cadre de la tournée sur l’album Akö, sorti chez le toujours cosmopolite label No Format en 2015, dont les albums sont toujours surprenants.

Et Akö, de Blick Bassy ne déroge pas à la règle, tant il est difficile de lui donner une étiquette. Oui, c’est de la musique africaine. Mais pas que. Oui, il y a des sonorités blues, mais pas que. Oui, c’est la rencontre de plusieurs instruments, de sonorités d’origine différentes... mais pas que.

Il y a tant de choses à entendre, à écouter : si des questions restent, à la sortie de l’écoute, force est de constater que la traversée s’est faite avec douceur, profondeur et, en ce qui me concerne (mais ce n’est là que mon humble avis !), de la joie de percevoir l’équilibre, nécessaire - vital, même – pour la réussite de la rencontre entre des univers différents. Et alors... tout ce mélange semble évident ! Comment ne pas y avoir pensé avant ?

Oui, bon et alors, il y a ce concert. L’image peut sembler un peu banale, mais l’arrivée de Blick et des musiciens sur scène marque le début d’un voyage. D’un trajet, si vous préférez. De la même façon qu’on traverse l’album Akö, Blick nous emmène dans les différents univers qu’ils propose sur l’album.

Blick chante, de plusieurs voix. Claire, rauque, grave ou aiguë. Il pourrait s’en tenir là, mais régulièrement, il s’assied, en fond de scène et nous parle. Et même si la langue est inconnue, tout semble faire sens. Les musiciens le soutiennent fermement avec leur deux énergies, bien particulières. Encore une fois, la rencontre, les rencontres, sont là, sous nos yeux, dans nos oreilles.
L’énergie monte doucement, tranquillement. C’est la meilleure façon de se faire écouter, n’est-ce pas ? Et alors, le temps ne compte plus et lorsque les lumières se rallument, on se regarde, surpris...avec cette joie, encore.


JPEG - 2.5 Mo

© Denis Rouvre

J’ai pu rencontrer Blick après le concert pour lui poser quelques questions sur son parcours, Akö et les concerts. De la même façon que sur l’album, Blick parle, explique calmement mais avec conviction ce qui le tient, ce qui lui fait nous dire tout ça. En voici la retranscription. Et merci à lui, pour ce temps.

J’ai découvert ta musique avec l’album Akö et je dois dire qu’avec le label No Format, je m’attends à certaines choses. Et j’ai été très surprise de ce que j’ai entendu, je ne m’attendais pas à ça, et du coup j’attendais le concert pour essayer d’organiser cette interview.
J’ai appris que tu as eu d’autres formations, avant quand tu étais au Cameroun ?

Oui quand j’étais au Cameroun et j’ai fait 2 albums avant celui-ci. C’est mon 3me album solo : avant j’ai fait des albums avec mon ancien groupe et 2 albums solo.

Comment as-tu commencé la musique ? Pour moi, le chant est aussi de la musique, mais est-ce que tu as plutôt commencé par jouer d’un instrument ?

J’ai commencé par chanter mais, je n’étais pas conscient... je ne pensais pas être chanteur. Il se trouve que tout part de ma mère, qui n’était pas chanteuse professionnelle mais elle chantait à la maison tout le temps et mon père était polygame : On était nombreux à la maison et il avait construit une église dans mon village, qui avait été acheté par mon père et il s’est beaucoup battu pour urbaniser, moderniser ce lieu-là.
Il a conçu une école, une église, un marché, un hôpital et comme on était 21 enfants (7 enfants par femmes, il avait 3 femmes), pour essayer de faire venir les gens des villages alentour, ma mère nous faisait répéter des chants de chorale protestants toute la semaine, pour que le dimanche, on chante et que les gens viennent. Et c’est comme ça que, à 4-5 ans, j’ai commencé à chanter. Mais c’était obligatoire, comme on était nombreux, c’était comme ça, et on était contents de chanter devant les gens. C’est comme ça que les choses ont commencé.

Et plus tard, j’ai découvert la guitare, entre 11 et 15 ans mon père m’avait envoyé chez un oncle qui vivait au village. Mon père avait assez de moyens et il tenait à ce que les garçons et même les filles, nous ayons une éducation traditionnelle : il aimait à dire qu’il fallait qu’on apprenne à vivre comme si le monde repartait de zéro. Et donc, étants assez turbulents, mon petit frère et moi, il nous a envoyé chez cet oncle-là qui était hyper sévère, chez qui on a passé 4 ans et c’est chez cet oncle-là que j’ai rencontré la première fois, que le déclic avec la guitare s’est passé.

C’est-à-dire, cet oncle il ne souriait jamais, il nous a donné une éducation : lorsqu’on est arrivés, il nous a dit vous voulez manger de la viande je vais vous apprendre à chasser, vous voulez manger du poisson je vais vous apprendre à pêcher, vous voulez manger du plantain, vous aimez ça ? Je vais vous apprendre à le cultiver...et donc dans le village, la seule distraction, c’était ce vieux monsieur qui passait d’un village à un autre pour jouer des petites chansons, des petits blues avec sa guitare.
Et ce monsieur est arrivé dans notre village et c’est la première fois que j’ai vu mon oncle avoir un visage apaisé, avec une esquisse de sourire sur son visage...et là je me suis dit : il me faut ce truc, il me faut cet instrument pour séduire cet homme, qui ne riait jamais, qui était hyper sévère !
Et là, pour la première fois de le voir apaisé avec cet instrument...voilà le déclic avec la guitare s’est passé comme ça.

Et par la suite ? Ça fait 10 ans que tu es en France , comment s’est passé ton parcours ? C’est la musique qui t’a amené en France ?

C’est la musique. Ce qui s’est passé c’est que je ne jouais pas vraiment de la guitare, chantonnais un peu et j’avais des amis dans mon quartier qui jouaient de quelques instruments, on se retrouvait souvent ; très vite au lycée, on a formé un petit groupe qui n’était pas vraiment un groupe : on était élèves et on se retrouvait tous les mercredis soir pour faire un peu de musique. Et il se trouve qu’à l’époque, dans les lycées, il y avait des concours inter-scolaires de musique et on est rentrés dans l’orchestre de notre lycée pour le représenter dans les concours.

Et ensuite, j’ai eu mon bac et après mon bac, j’ai eu 3 bourses d’études pour partir étudier en France, en Angleterre et au Canada. J’ai refusé de partir, ce qui était un scandale chez moi, parce-que tous les jeunes voulaient partir et que mes parents, comme tous les parents, voulaient voir leur fils étudier dans les universités...J’ai dit que je ne partais pas et que j’allais faire de la musique. C’est là, après mon bac que je décide de faire de la musique, j’ai dit je veux voyager grâce à ma musique.


JPEG - 2.6 Mo

© Denis Rouvre

Bien sûr, mes parents n’ont pas compris, mon père a d’ailleurs appelé un prêtre-exorciste pour essayer de m’exorciser parce-que pour lui j’étais possédé...parce que tout le monde voulait partir ! 90% des jeunes voulaient partir ! Et moi j’avais 3 opportunités et je dis je ne pars pas, je reste au Cameroun faire de la musique !
Et finalement je suis resté et c’est comme ça que je pars de la maison familiale parce-que mon père me dit « Ok : va te démerder ! Va vivre de ta musique mais tu ne restes pas chez moi ».

Finalement, j’ai créé un groupe qui s’appelle Macase - qui existe encore aujourd’hui - et avec ce groupe, j’ai fait 10 ans. On a été pris à RFI, on a eu pas mal de prix et avec ce groupe, j’ai commencé à voyager sur l’international.

Après 10 ans, je voulais aller beaucoup plus loin, je voulais aller à la rencontre de l’humain, ailleurs, et c’est pour ça que je suis parti du Cameroun pour venir continuer une carrière solo en France. D’abord à Paris : j’ai traîné dans tous les vieux cabarets parisiens, à faire mes classes et à essayer de me faire un nom - parce-qu’à l’époque j’étais connu comme le chanteur de ce groupe-là par les professionnels – et au bout de 2 ans, j’ai été signé par un label hollandais avec lequel j’ai fait un premier disque et en 2014, je décide de partir du label pour faire un disque tout seul. Et à la fin, j’ai appelé Laurent Bizot [1]) qui avait ses bureaux juste au-dessus du studio où j’avais enregistré. On se connaissait déjà, il est venu écouter le projet et c’est comme ça que la collaboration a commencé.

Et ce projet-là, c’était déjà avec les musiciens qui étaient là, sur scène avec toi ?

C’était avec Clément, le violoncelliste parce-que j’avais enregistré avec l’intention d’avoir le côté live et j’avais répété avec Clément et comme je n’avais pas les moyens, je produisais par moi-même, je m’étais dit on répète bien et comme ça, on se prend 10 jours de studio, on enregistre toutes les chansons, on les mixe et tout est fini en une semaine. Yoann n’était pas là, c’est Fidel Fourneyron, un super tromboniste qui est joue sur l’enregistrement. Yoann est arrivé pour le live.

Et tu tournes depuis combien de temps ?

Depuis fin 2014.

Ça m’amène à un autre aspect des choses : J’ai découvert ton album avec le CD, et ça m’interpelle toujours, quel que soit le genre musical, la différence entre entre enregistrement studio, où on peut refaire, on travaille, tout ça, et le côté plus vivant des concerts. Qu’est-ce que tu aimes quand tu es en studio et que tu enregistres et que tu n’es pas sur scène ? Et à l’inverse, qu’est-ce que tu aimes quand tu es sur scène ?

En studio, ce qui est génial, c’est ce moment de création parce-qu’on compose des chansons chez nous, dans notre chambre, dans notre salon et on est au début d’un truc qui a un moment ne nous appartiendra plus d’une certaine façon : elle va voyager...

Je me rappelle, j’étais en Colombie en 2008, en concert et là-bas, les colombiens qui nous reçoivent me disent, « il y a une chanson en ce moment en Colombie qui est géniale, une chanson africaine qui vient de sortir »... et on roule et pendant qu’on roule, la chanson passe à la radio. Et je reconnais une vieille chanson d’un vieux groupe au Cameroun où les musiciens étaient dans des conditions de pauvreté incroyable. Ils ont sorti la chanson en 1985 et en 2008, en Colombie, cette chanson faisait un carton dans tout le pays !

D’ailleurs, à la suite de ça, Shakira a repris cette chanson pour la coupe du monde pensant qu’elle faisait partie du patrimoine colombien...

Je me suis dit, c’est terrible ! C’est pour dire que la musique a une force ! Quand je compose, j’essaie de choisir des choses qui sont fortes ; ma composition, je la base sur l’émotion, sur autre chose, parce que, ma langue, très peu de de gens la comprend et il faut que la mélodie soit forte, l’émotion soit forte. Et j’adore le studio car c’est un moment de création incroyable...on dit le studio, on sait quand on rentre, on ne sait jamais quand on en ressort...souvent on commence, on enregistre des choses et ah non, peut-être finalement on n’aime pas ça, il faut aller sur d’autres choses...et le studio a ça de magique.


JPEG - 3.1 Mo

© Denis Rouvre

Et le live, la différence avec le live, c’est que...on essaie de reprendre ce que le studio a produit.

Quand on sort du studio, après le mix, on ne sait pas ce que ça va être et parfois, il y a une bataille entre nous et des professionnels, réalisateurs, producteurs qui nous entourent. Tu as composé ta chansons, tu la trouves bien, les arrangements sont supers et certaines personnes qui ont un autre recul te disent : cette partie, peut-être que tu devrais l’enlever. Et toi, tu es choqué, parce-que c’est la partie que tu adores, tu vois ? Et on te dit que c’est trop sucré ou trop ceci, et tu ne ne vois pas pourquoi il faut l’enlever... Et parfois, il se trouve que tu as tort, avec le recul tu te dis : c’était cool, tu aimais ça, mais ça n’allait pas.

Le live est quelque part le prolongement du travail en studio. Et ce qui est chouette avec le live, c’est que justement chaque instant est unique. Le live dépend tout simplement, aussi, de l’énergie qui vient de la salle, des gens de la salle, ce qu’ils nous donnent ! C’est aussi ça qui nous permet de transcender et complètement partir. Et c’est pour ça que chanter le même répertoire à chaque concert, c’est différent. Même moi, ma manière de réagir, c’est par rapport à ce que je reçois dans la salle, à mon état d’esprit...c’est ça qui est génial avec le live...et à partir du moment aussi où on arrive à faire une « reconnexion » avec notre singularité et qui on est profondément, en acceptant cela de manière sincère, ça fait que c’est un moment de véritable sincérité et c’est ça qui est la beauté de ce moment : à partir du moment où tout est sincérité, ça devient beau, qu’on comprenne ou qu’on ne comprenne pas, il y a un truc fort qui se passe et moi, j’adore ça, dans le live.

J’ai regardé des vidéos, à partir de ton site, tu joues dans des contextes différents : tu joues en plein air, en festival, ce soir on était dans une salle... ça joue, ça aussi ? Tu anticipes, tu appréhendes les choses différemment en fonction de ça ?

Oui... En fait, c’est le lieu, quand j’arrive, qui produit ce que je lui donne. Et ça...tu ne peux jamais savoir à l’avance...Tu vois, tu arrives...souvent, même les concerts les plus forts, qui peuvent être aussi les plus difficiles, sont les concerts qui sont dans les salles beaucoup plus petites que celle-là, où il y a une véritable intimité, où on sent le regard des gens sur toi...ça...il y a un vrai truc : là tu ne peux pas mentir quoi, tu es presque à nu, c’est vraiment intime.

J’ai fait une série de concert dans des églises : j’adore ça. Et complètement acoustique, sans que ce soit branché sur quoique ce soit et c’est des moments géniaux, c’est super. Il y a une délicatesse, une sensibilité...il n’y a rien que l’acoustique de l’église.

Oui, tu es « tout nu », quoi ?

Oui absolument.

Je vais créer en tant que citoyen du monde que je suis aujourd’hui, avec le monde qui est en mouvement dans sa créolité et nous faisons tous partie de cette créolité, désormais.

Il y a quelque chose qui me titillait...tu parles de ta langue – le basa – et de la diversité des langues au Cameroun. Alors, c’est très personnel, ce que je vais dire, mais quand j’écoute de la musique, j’aime bien savoir ce que j’écoute. Et puis quand j’ai écouté l’album, Akö, et même encore ce soir, je trouve que le fait de ne pas du tout comprendre le sens des paroles te laisse sur la seule musicalité de la langue. C’est très agréable.

Sur scène, en plus c’est encore plus fort : tu es debout, au micro, tu chantes, et il y a ces moments où tu vas t’asseoir et tu parles comme ça et ça me fait penser quelque part à des fous, ces fous qui racontent des histoires, des contes...et je me disais : qu’est-ce qu’il dit ? De quoi tu parles Est-ce que tu as des thématiques qui reviennent ?

Absolument. En fait le dernier album, Akö a été inspiré par ce vieux bluesman, Skip James. Et parallèlement à la musique, j’ai une association et je travaille énormément avec des jeunes, j’essaie de les sensibiliser à prendre conscience, quel que soit le métier qu’on fait, quel que soit le lieu où l’on est, j’essaie d’inciter et de créer un déclic afin que les jeunes se prennent en main. Et donc, sur le dernier album, je parle majoritairement de l’éducation des enfants, mais aussi de la transmission de l’héritage entre ancienne et nouvelle génération.

En parlant de ça, je parle aussi de l’exode rural, parce-que, au Cameroun, et dans beaucoup de pays en Afrique, beaucoup de jeunes délaissent les villages pour aller dans les villes et une fois en ville, on veut partir plus loin, aller en occident.
Donc les villages sont abandonnés. Pourtant, ces jeunes-là, ont parfois des hectares et des hectares de terre. Donc j’essaie de les sensibiliser au fait que non seulement ces terres sont leur héritage mais tu ne peux pas te considérer comme un être pauvre quand tu es propriétaire terrien parce-que sur la terre...c’est la terre. Elle n’a pas plus de valeur en France qu’au Cameroun. C’est à nous de revaloriser : de construire et d’avoir d’autres approches.

D’ailleurs, c’est quoi la notion de pauvreté ? C’est quoi la notion de richesse ? Est-ce que le fait d’être consommateur fait de toi quelqu’un de riche ?

JPEG - 54.2 ko

© Denis Rouvre

Dans cet album, je parle vraiment de l’éducation, de la transmission des valeurs mais aussi du fait de prendre conscience de son environnement. Souvent, quand on rejette son environnement...on se rejette soi-même parce-que nous sommes le produit de notre environnement.

Sur scène, je repars dans des espèces de scènes qui se passaient chez moi avec l’ancien qui parle, qui donne des conseils, avec les gardiens de la tradition, chez nous, qu’on appelle les bombo qui sont des gens à qui on fait appel lorsqu’il y a des événements dangereux, qui détiennent les éléments importants du village, qui sont des espèces de guide, quoi. Sur scène, je rentre dans le personnage de ces gens-là qui font souvent des incantations, qui disent des choses...

Tu parlais de Skip James... On te voit mettre des vinyles sur scènes : tu commences avec Prince, tu continues avec David Bowie...Parallèlement à ça, parfois dans le même morceau, on passe d’une atmosphère à une autre. Il y a des moments où on se croirait dans une ville aux États-Unis, à d’autres moments, on se trouve dans un univers presqu’onirique... On ne peut pas dire que tu fais de la world music, on sent clairement le blues, parfois c’est du jazz... il y a plein de choses ! Qu’est-ce qui te nourrit ? Quelles sont tes influences ?

C’est aussi la raison pour laquelle le projet est chez No Format. J’ai essayé d’aller dans un projet...ma démarche, le déclic s’est fait avec le travail que j’ai fait sur moi, de retrouver ma singularité, ce que je suis vraiment. À force de faire ce travail, je me suis rendu compte que je suis un africain, quelqu’un qui est né au Cameroun, qui est en France depuis 10 ans et on est en 2016, et en 2016, on a la musique électronique, on a le jazz qui est là, on a la musique traditionnelle, avec laquelle j’ai grandi.

Aujourd’hui, on consomme aussi de la musique sur les smartphones, avec la technologie, énormément de choses sont arrivées, les lumières, tout ça. On est dans un monde, aujourd’hui, quel que soit l’humain qu’on est, on se retrouve dans un environnement, quelles que soient nos origines, hyper-moderne et cela ne change pas le fait que nous venions de quelque part. Et c’est plutôt une richesse !
Et c’est aussi ce que j’essaie de traduire avec la musique parce-que j’écoute de la musique électronique, j’écoute du James Blake, j’écoute de la musique traditionnelle de chez moi, du jazz, du vieux blues, ainsi de suite et quand je vais créer, je vais créer en tant que citoyen du monde que je suis aujourd’hui avec le monde qui est en mouvement dans sa créolité et nous faisons tous partie de cette créolité, désormais...et qu’on le veuille ou non ! Quand j’entends les discours...comme François Fillon qui dit « je ne veux pas d’une France multi-cuturelle »... La France ne lui demande pas son avis ! Le monde ne lui demande pas son avis : le monde avance vers la créolité, qu’on soit d’accord ou pas, on peut rentrer chez soi et se mettre à pleurer mais le monde, lui, va avancer vers cette créolité. Et ça, personne ne peut l’arrêter.


JPEG - 208.3 ko

© David Balicki

J’ai une autre question sur Skip James...Pourquoi est-il si important ?

Pour moi, c’est le meilleur bluesman de tous les temps. Parce-que... La première fois que j’ai écouté Skip James, j’ai eu l’impression qu’il chantait dans une langue africaine. L’émotion, la manière de poser son blues, de chanter...il y a un truc qui m’a renvoyé chez moi au village, à ce vieux monsieur grâce à qui j’ai eu le déclic de la guitare.
Mais aussi son parcours : quand tu lis le parcours de Skip James, ça nous ramène à la réalité des artistes aujourd’hui. C’est quelqu’un qui a fait de la musique, qui a arrêté, qui est allé dans les travaux publics, qui a travaillé sur les routes parce-que les conditions d’artistes étaient très difficiles...C’est aussi ce que nous les musiciens nous vivons aujourd’hui avec le progrès qui impacte tous les métiers...

La rencontre avec ce musicien, avec sa musique, m’a bouleversé et cet album lui est complètement dédié.

J’ai appris ce soir que tu as écrit un livre. Son titre ?

Le Moabi Cinéma

Et donc, tu fais des concerts, des disques et tu écris des livres. Tout en même temps. Et...ça va ?

Ben, j’essaie... (rires). C’est beaucoup de temps et je ne suis pas un hyperactif donc j’essaie d’utiliser mon temps pour produire. Le Moabi Cinéma est un livre sur l’immigration, ma vision de l’immigration, parce-qu’il y a beaucoup de choses dont on parle qui sont en fait, des mensonges officiels. Et ces mensonges causent beaucoup de dégâts, pertes de vie, déstabilisent des pays et donc, c’est ma façon de sensibiliser la jeunesse africaine en lui disant « les gars, prenez-vous en main, l’avenir c’est chez nous !. Il ne faut pas partir ! ».

Il faut redéfinir, déconstruire et redéfinir les choses par nous-mêmes ! Chaque société a ses valeurs, ses intérêts, c’est à chacune de définir ce qui est important. Il y a eu l’esclavage et la colonisation, mais aujourd’hui on a les moyens de déconstruire et réorienter les choses.

De l’autre côté, lorsqu’on dit, les droits, de l’homme, « la France, pays des droits de l’homme », on sait bien qu’un passeport français ne vaut pas un passeport tchadien ; un enfant qui naît au Tchad en même temps qu’un enfant naît en France, c’est 2 terriens qui arrivent sur la Terre au même instant et qui n’ont pas les même chances de réussite dans la vie : celui qui est né en France et veut faire ses études au Canada, aux États-Unis ou en Angleterre ou au Danemark, il peut. Celui qui est né au Tchad, on va lui imposer un visa. Pourtant, c’est la France qui a tracé les barrières du Tchad et c’est le même qui dit « je suis le pays des Droits de l’homme, mais toi tu ne peux pas bouger, tu restes là où tu es, et moi, je peux venir chez toi »... voilà ce sont des choses que j’essaie de mettre en lumière et dire qu’à un moment donné, il faut qu’on arrête ces mensonges.

Toutes ces choses ne sont que des mots : nous vivons dans un monde où c’est la loi du plus fort de toutes façons et à partir du moment où on est conscient de ça, ça nous permet de savoir !

C’est comme si avant de commencer un business, tu fais une étude de marché : tu te rends compte des réalités. Tu te dis, je vais me retrouver face à tel obstacle, comment je vais réagir ? L’idée pour moi est vraiment de sensibiliser la jeunesse en leur disant : « eh, les gars, vous avez ça ! Vous n’avez même pas besoin de partir, parce-que l’avenir est chez vous ! »


JPEG - 867.5 ko

© David Balicki

Lorsque tu vois, La France est partie ailleurs pour faire des choses mais c’était pour construire la France. Les anglais, les portugais sont allés faire des choses ailleurs, c’était pour construire leur pays. Personne ne viendra construire le nôtre ! C’est à nous, de partir si on veut partir mais pour revenir construire chez nous.
J’essaie vraiment de dire aux jeunes de se prendre en main et que c’est à nous de construire notre continent.

C’est un peu ce que tu dis aussi dans tes chansons ?

Absolument.

J’ai trois dernières questions, très courtes : quel est le dernier film que tu as vu ?

Ces derniers temps, je ne suis pas beaucoup allé au cinéma...très peu de temps...par contre je regarde beaucoup de séries...La dernière que j’ai regardé c’est...Rectify.

Le dernier livre que tu as lu ?

Je suis en train de lire « Souveraine Magnifique » qui est un livre d’un écrivain camerounais qui s’appelle Ebode, qui est un super écrivain, quelqu’un qui écrit...terrible. Et Souveraine Magnifique, c’est un livre qu’il a publié il y a presque 2 ans maintenant et qui est incroyable... il s’appelle Eugène Ebode.

Le dernier disque que tu as écouté (Les vinyles passés sur scène ne comptent pas !) ?

Ces derniers temps, j’ai écouté Poly-Rythmo, parce-que quand un truc sort, j’essaie d’aller un peu écouter ce que c’est... J’ai écouté aussi dernièrement Jacob Collier, Trombone Shorty... Des tout récents ? Là maintenant, tous les jours il y a des chansons, des albums...

Marvin Gaye que j’écoute beaucoup ces derniers temps...

J’écoute pas mal aussi RYX, qui est dans la mouvance de James Blake...

Et tous les jours pour me réveiller, j’écoute Camaron de la Isla, du flamenco pur...parce-que pour moi c’est l’un des chanteurs les plus incroyables que j’ai jamais entendu !

Notes

[1directeur du label No Format

Commenter cet article

Pour participer ici, vous devez vous connecter avec l’adresse mail de votre inscription sur Rictus.info.