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La Confusion des sentiments

lundi 4 mai 2015 par Willem Hardouin CC by-nc

Stefan Zweig n’est plus à présenter : ce touche-à-tout littéraire a excellé dans tous les genres : biographie de vulgarisation, traduction, roman, théâtre, poèmes, essai… C’est surtout dans l’art de la « nouvelle » qu’il s’est fait apprécier : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est entre toutes la plus connue.

Un littéraire pourrait disserter pendant des pages sur la pertinence du mot « nouvelle », tant ses écrits semblent uniques. Parmi ces grands récits en peu de mots, il en est un particulièrement touchant : La Confusion des sentiments. En version originale : Verwirrung der Gefühle – Private aufzeichnungen des Geheimrates R. V. D, c’est-à-dire : Notes intimes du professeur R. de D. Ce récit se présente en effet comme une suite de notes rédigées par un vieux professeur au crépuscule de sa vie.

Simplicité et élégance

Résumer l’histoire est très simple : alors qu’il est devenu bien vieux et sent sa fin approcher, un vieux professeur se remémore ce qui l’a lancé dans l’étude de la philologie (une matière elle-même en voie d’extinction de nos jours). Il commence alors un récit, partant de ses dix-neuf ans, et sa rencontre déterminante avec un professeur qui le fascine, et de qui il tombe – sans le savoir et sans se l’avouer – amoureux. En 1927, le sujet était assurément nouveau et audacieux ; aujourd’hui il semble peut-être assez banal. Mais si la valeur d’un livre était liée à son sujet, Madame Bovary serait le pire des bouquins. La force de ce récit tient surtout dans la puissance des images déployées : la description de l’enthousiasme, de l’idolâtrie et de l’amour plonge dans un univers coloré, serré, furtif. Ces grandes peintures sont réussies en partie grâce à leur brièveté : une page suffit pour qu’éclate la passion, comme un éclair, deux seulement permettent de souligner l’angoisse de perdre l’être aimé. Stefan Zweig ne s’embarrasse pas de sous-intrigues inutiles, et pourtant l’on passe par toutes les nuances d’un cœur amoureux.

Certaines métaphores utilisées sont surannées. « Blonde comme les blés », la peau « claire comme du lait ». Mais elles ne sont pas liées à un défaut de Stefan Zweig : au contraire, c’est pour mieux mimer la naïveté du personnage, alors tout jeune et croyant inventer le monde. Si l’ironie est parfois très marquée, on se prend à sourire avec le narrateur, qui regarde cette année de jeunesse avec un mélange de moquerie et de sympathie. L’empathie du narrateur pour son personnage gagne le lecteur, et en quelques instants, on a envie de dévorer toute l’histoire. Celle-ci, extrêmement dense, va bon train, s’autorisant des ellipses nécessaires et aménageant d’autres temps de pause, au rythme d’un cœur humain. Les personnages sont assez réduits : le jeune homme, le professeur, la femme du professeur. Stefan Zweig condense dans ces trois figures le ressentiment, l’angoisse, la passion et l’amertume. Mais il ne s’agit pas d’une tragédie racinienne : nul destin, nulle divinité, juste des cœurs qui aiment, confusément, perdant les limites avec les pédales, oubliant de distinguer admiration, passion et sensualité.

« Brusquement, cette voix se tut »

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L’on pourrait reprocher à Zweig la fin assez abrupte de son histoire. Un paragraphe retraverse toutes les pages, regroupe l’ensemble du récit et le clôt. Point d’analyse finale, ni de conclusion métaphysique, ni d’extension à l’ensemble de l’humanité. Lorsqu’il n’y a plus rien à dire, le narrateur se tait. Cette clôture n’a rien de la « chute » attendue dans une nouvelle, ou du « trait » censé terminer un sonnet. La fin est préparée depuis le début et elle n’a rien de spectaculaire. Pourtant, elle n’est pas décevante : La Confusion des sentiments ressemble à une grande musique, qui fait varier les tempos : lent, rapide, très rapide, lent. Conclure aussi brièvement son récit est une fidélité au style de toute l’œuvre : pas un mot de trop, pas de raillerie où seul le cœur s’exprime. Stefan Zweig livre une tranche de vie, et s’abstient d’en tirer des conclusions : au lecteur de se faire une idée. Faut-il rire, faut-il pleurer ? Alors que le narrateur a guidé la lecture pendant toute une partie de l’œuvre, en développant les émotions du personnage avec un raffinement sinon supérieur du moins égal à celui de Madame de La Fayette, il se tait brusquement. Que faut-il en penser ?

Que cet hymne à la beauté de la lecture et de la littérature, que cette célébration des sentiments qu’est La Confusion se passe de commentaires. Un des sujets majeurs de cette œuvre, c’est bien ce bonheur qu’il peut y avoir à arpenter les livres, les siècles et le langage, pour peu que l’on ait une étincelle, une impulsion qui allume tout le brasier de l’âme. Stefan Zweig cerne très bien ce qui crée l’inspiration. Il suffit d’un déclic pour que la littérature sorte de son caveau empoussiéré et devienne le langage vivant de l’amour. La passion n’est pas que celle des cœurs ou du Christ : elle est aussi littéraire, et l’on ne lit jamais aussi bien que lorsque le livre nous passionne, quel qu’il soit. Voilà le cœur de La Confusion des sentiments : une déclaration d’amour envers la littérature, qui nous anime, qui nous abat, qui met des mots sur les maux de l’âme, qui est un baume dans le malheur et une joie supplémentaire dans le bonheur. Comme une flèche lancée par un archer expert, le petit livre de Zweig touche « dans le mille », et l’on est estomaqué, à la première comme à la dernière (re)lecture.

<cite|livre|titre=La Confusion des sentiments |auteurs=Stephan Sweig |editeur=Livre de Poche |traducteur=Olivier Bourna, Alzir Hella |isbn= 9782253061434 >

Le livre est librement disponible au téléchargement

Article initialement paru sur l’Envolée culturelle

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