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La lignée Shelley

lundi 23 avril 2012 par Thierry Saint-Solieux CC by-nc

dès 15 ans

Shelley, vous avez dit Shelley... Pas le plus connu des poètes anglais, de ce côté-ci du Channel ! Dans cette même génération des premiers romantiques, on cite plutôt John Keats, pour sa sensibilité exacerbée, ou William Blake à cause de son mysticisme torturé.

Ou Lord Byron, pour sa vie scandaleuse et son engagement politique, en plus de sa littérature exaltée. Pour la plupart d’entre eux, des génies précocement fauchés par une maladie ou un accident...

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La preuve ? Percy Shelley de David Vandermeulen et Daniel Casanave (Le Lombard) est prévu en deux volumes seulement !!! Je plaisante, car ce sont là des vies courtes, mais bien remplies, et courageuses dans le contexte de l’Angleterre de cette époque.

Comme Lord Byron que l’on voit passer au milieu de l’album et qui se fait insulter par la foule, il faut de l’audace et même un peu de folie pour s’affranchir des conventions sociales : peut-être le comportement de ces excentriques est-il d’autant plus scandaleux que le conformisme ambiant est d’autant plus pesant...

Dès les premières planches, ça démarre fort : le vice-chancelier de l’université d’Oxford reçoit un traité intitulé De la nécessité de l’athéisme qui lui est fort aimablement dédicacé, le coupable est vite trouvé et renvoyé, c’est Percy Shelley que tout cela amuse beaucoup. Un qui ne trouve pas ça drôle, c’est son père qui l’expulse du domicile familial en le déshéritant au passage.

Guère plus perturbé, Shelley passe en coup de vent chez ses sœurs à Londres, le temps de ramasser quelques billets et d’enlever Harriet, la très jeune étudiante qu’elles hébergent. Le père de celle-ci est horrifié en apprenant que Percy Shelley ne s’intéresse qu’à la poésie et aux idées libérales, mais donne son consentement à un mariage en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Unis en deux coups de cuillère à pot à Édimbourg - et avec pour témoins deux poivrots ramassés dans une taverne proche - les tourtereaux filent en Irlande soutenir les nationalistes... Ouf !!!

Reprenez votre souffle, j’arrête là dans l’énumération des péripéties qui constituent le quotidien des Shelley, tout de fièvre créatrice et de pulsions irréfléchies. Créateur bouillonnant, Percy Shelley est un libertin : son esprit est sans entraves et ses mœurs aussi. Il fréquente un cercle d’amis qui lui ressemblent, les femmes y passent de l’un à l’autre, tout autant muses que maîtresses...

Les difficultés matérielles ne le préoccupent jamais : vivant dans l’instant, il ne doute pas de son talent, ni de sa bonne étoile, ce qui le rend assez fascinant et un peu tête à claques en même temps. Fuyant ce qui l’ennuie comme la peste, il se désintéresse d’Harriet après qu’elle lui ait donné un enfant et à l’occasion d’une visite chez le philosophe William Godwin, il jette son dévolu sur sa fille Mary ! Devenue son épouse, elle entre dans la légende en écrivant Frankenstein, cet illustre roman au succès immédiat.

 

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Frankenstein, c’est dans notre imaginaire un film, et plutôt un bon film, car ce récit a eu la chance d’être adapté sur grand écran par des réalisateurs fort talentueux : James Whale, Terence Fisher ou Kenneth Branagh entre autres - j’avoue quand même un gros faible pour la parodie de Mel Brooks ! - Mais c’est d’abord un livre d’une ambition folle : le savant en voulant créer la vie essaie de corriger la nature et d’égaler Dieu, mais il ne mesure à aucun moment les conséquences de ses actes et fait le malheur du "monstre" innocent.

Un livre qui parle de la solitude et de l’angoisse de l’abandon... Frankenstein est enfin une bande dessinée, et même plusieurs, entre lesquelles j’ai du mal à choisir, tant elles sont différentes et réussies !!! Marion Mousse chez Delcourt, pour redire tout le bien qu’il faut penser de la collection Ex-Libris ? Denis Deprez chez Casterman pour l’utilisation si intelligente de la couleur directe ?

Peut-être la version de Bernie Wrightson chez Soleil, qui a demandé au dessinateur sept ans de travail pour un résultat assez renversant : co-créateur du personnage Swamp Thing et ainsi très à l’aise dans l’univers du fantastique, il parvient à donner force et profondeur au monstre et à l’inscrire dans des décors d’une richesse et d’une précision vertigineuses - le laboratoire du savant ! - avec un sens des volumes à couper le souffle...

La forme originale du livre de Mary Shelley est respectée : un roman épistolaire où l’on partage au plus près les réflexions et émotions des protagonistes, mais le récit est lié et fluidifié par la mise en image de Wrightson !!!

<cite|livre|titre=Shelley
|auteurs=Vandermeulen et Casanave
|editeur=Lombard
|annee=2012
|tome=1
|pages=72
|isbn=9782803627974
>

<cite|livre|titre=Frankenstein
|auteurs= Mary Shelley (auteur), Bernie Wrightson (illustration)
|editeur=Soleil
|annee=1983 réedité en 2010
|isbn=9782302008250
>

Chronique précédemment publiée dans Actualitté.com

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Les commentaires de cet article

  • Le 23 avril 2012 à 19:46, par Franz Narbah En réponse à : La lignée Shelley

    Une chose amusante à savoir, c’est que le récit de Frankenstein se passe au bord du lac Léman. Et encore plus extraordinaire, il a été écrit au bord du lac Léman. Et même, imaginé là pour des raisons de jeu. On raconte que Shelley et Mary étaient ensemble en vacances chez Lord Byron, à Cologny.. Frankenstein serait un récit né d’un défit au temps pluvieux.. Livre culte puisque avec Dracula de Bram Stoker ( inspiré par “the Vampyre“ issu également de ce jeu) et Le Moine de Charles Maturin, il est convenu de dire qu’est né le roman noir ! Rien que ça. (citons aussi la pionnière Ann Radcliffe)

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Frankenstein_ou_le_Prom%C3%A9th%C3%A9e_moderne

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Robert_Maturin

    http://en.wikipedia.org/wiki/The_Vampyre

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ann_Radcliffe

    Je cite : “L’idée du roman date de 1816. John William Polidori et Lord Byron résidaient à la Villa Diodati à Cologny près de Genève sur le bord du lac Léman et reçurent la visite de Shelley, Mary et sa demi-sœur Claire Clairmont. Etant retenus à l’intérieur par la pluie incessante de l’année sans été (qu’il a décrite dans le poème Darkness), Byron proposa à ses hôtes d’écrire chacun une histoire de fantôme. Chacun s’acquitta plus ou moins de sa tâche, Byron écrivit un scénario fragmentaire dont Polidori s’inspira pour écrire « en deux ou trois matinées » The Vampyre, le roman qui est à l’origine du genre et qui inspirera Dracula. Percy Bysshe Shelley écrivit une historiette dont il se désintéressa rapidement et qui n’a pas été conservée.
    Mary, quant à elle, se trouva incapable d’en inventer une. Mais quelques jours après, entre le 10 et le 16 juin 1816, sous l’influence de la lecture des Fantasmagoriana (en) (dans leur version française), du Vathek de William Beckford et d’une bonne dose d’opium, elle fit un cauchemar où elle eut la vision de « l’étudiant pâle penché sur la chose qu’il avait animée ».“

    N’ayant pas lu la BD, je ne sais pas si l’action de situe dans nos Alpes. Mais je vais le lire dès que possible : je suis un fan. Vive la littérature gothique anglaise.
    Un petit dernier pour la route ? :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C3%89trange_Cas_du_docteur_Jekyll_et_de_M._Hyde