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Les Rencontres d’Arles, un voyage en photographie

lundi 3 septembre 2018 par Alexandra Grange CC by-nc

La photographie et la ville d’Arles doivent décidément beaucoup à Lucien Clergue. Sans le génie, la curiosité et l’amour de l’image qui animaient ce grand photographe français disparu en 2014, il n’y aurait pas Les Rencontres d’Arles, le grand festival international de la photographie créé en 1970. Cette année, le festival nous invite à un « Retour vers le futur » et aux voyages.

Ainsi naquirent Les Rencontres d’Arles...

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Lucien Clergue

Dès les années soixante, Lucien Clergue et son ami Jean-Maurice Rouquette influencent leur ville d’Arles pour doter son Musée Réattu du tout premier département réservé à la photographie. Les collections du musée vont s’enrichir peu à peu donnant naissance d’abord à des expositions collectives estivales en 1968 auxquelles les plus grands noms de la photographie de l’époque participent puis, deux ans plus tard, elles prennent la forme d’un festival.

Pour sa 49me édition, une quarantaine d’expositions sont proposées autour de grands axes aux titres évocateurs comme "America Great Again", reprise du slogan de la campagne de Donald Trump, "Cours camarade, le vieux monde est derrière toi" sur l’année 1968 à travers le monde, ou "Figures de Styles" autour de la mode.
En cheminant au gré des ruelles de la belle cité arlésienne, Les Rencontres repoussent les limites de notre horizon nous faisant voyager à travers le temps et l’espace, nous transportant hors les murs, de lieu en lieu et, au final au-delà de nos propres frontières.

Si on n’a qu’une journée à passer sur place, voici quatre expos incontournables à découvrir.
En premier lieu, on se rend à l’Espace van Gogh pour "Sidelines" de Robert Frank et "Depardon USA, 1968-1999" de Raymond Depardon.
Réunies au même endroit, les deux expos dont le thème est l’Amérique shootée à différentes époques, se voient à la suite l’une de l’autre, et elles se complètent à merveille.


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Les américains (couverture) - livre publié en 58
© Robert Franck

L’exposition Robert Frank est plutôt axée sur le parcours du photographe suisse de son arrivée à New York en 1947 à la publication de son célèbre ouvrage en 1958 The Americans.

C’est l’évolution de sa démarche à la fois documentaire et artistique qui en est le fil conducteur. Témoin de son temps, Frank nous donne à voir toute la diversité humaine de ce pays dans son « américanité », où l’ordinaire côtoie le sublime. Comme le dit très justement Kerouac dans sa préface du livre The Americans : « Après avoir vu ces images, on finit par ne plus savoir si un juke-box est plus triste qu’un cercueil ».


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Sioux city - Iowa, 1968.
© Raymond Depardon/Magnum Photos

Consacrée au travail de Raymond Depardon, la seconde partie de l’expo rassemble 76 photos faites aux États-Unis sur quatre périodes différentes : 1968, alors qu’il couvre la campagne électorale de Richard Nixon ; 1981, en visite à New York ; 1982, lors d’un voyage dans l’Ouest du pays ; et enfin en 1999, il capture les grands espaces du Montana et du Dakota du Sud.
Malgré une scénographie trop classique et donc un peu monotone, cette expo constitue l’un des points forts de l’édition 2018 des Rencontres. Elle met en évidence le génie de ces deux photographes considérés parmi les plus influents au monde.
À voir à l’Espace van Gogh jusqu’au 23 septembre 2018.

Bien chaussé, chapeau vissé sur la tête, rendons-nous ensuite jusqu’aux Ateliers - Espace La Forge, un peu en dehors du centre-ville, pour deux autres expos.
Tout d’abord, au rez-de-chaussée du bâtiment, une belle découverte avec "Les Inachevés, Lee McQueen" de Ann Ray : qui est une véritable plongée photographique au cœur du métier de créateur de mode.

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Inside III - Londres, 2000 Portrait d’Alexander Mc Queen, Avec l’aimable (...)
© Ann Ray

Ann Ray rencontre Lee (plus connu sous le nom d’Alexander) McQueen en 1996, alors tout jeune directeur artistique de la maison de haute couture Givenchy. Immédiatement, une solide amitié se noue entre eux. Pendant 13 ans, McQueen laissera Ann Ray tout photographier, des préparatifs des défilés aux moments d’intimité. De cette relation de confiance, naîtra une collection unique riche de 35 000 photographies partiellement exposée aujourd’hui aux Ateliers.
Même si on n’est pas spécialement attiré par l’univers de la mode, on se laisse emporter, on ressort même bluffé par le travail préparatoire et foisonnant que l’on ne soupçonne pas en coulisse des défilés. On est presque hypnotisé par le très long montage vidéo des photographies qui démarre l’expo. Curieusement proposée en tout début de parcours, cette installation en constitue pourtant le point central (final ?), comme un hommage appuyé au travail sacerdotal du créateur qui s’est donné la mort prématurément en 2010 à l’âge de 41 ans.
À découvrir à l’espace Les Forges - Parc des Ateliers jusqu’au 23 septembre 2018.

À l’étage de ce même espace, poursuivons avec la superbe expo "The train, le dernier voyage de Robert F. Kennedy" de Paul Fusco, Rein Jelle Terpstra et Philippe Parreno.
Le 8 juin 1968, trois jours après son assassinat, la dépouille de Bobby Kennedy est transportée dans un train funéraire de New York à Washington.


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sans titre, série RFK Funeral Train - 1968. Avec l’aimable autorisation de (...)
© Paul Fusco/Magnum Photos
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sans titre, série RFK Funeral Train - 1968. Avec l’aimable autorisation de (...)
© Paul Fusco/Magnum Photos

Retranscription émouvante du traumatisme subi à l’époque par toute l’Amérique, l’expo se compose de trois parties, reflets de trois points de vue :
1 - Le photographe Paul Fusco (né en 1930) était à bord du convoi. Il a effectué un reportage exceptionnel en photographiant les américains tassés le long des voies, venus rendre un dernier hommage au sénateur abattu en Californie, en pleine campagne présidentielle.
2 - Cinquante ans plus tard, l’artiste néerlandais Rein Jelle Terpstra (né en 1960) révèle avec "The People’s view" le contre-champ de l’événement en collectant tout au long du parcours les photos et les films d’amateurs réalisés par les spectateurs de l’époque.
3 - En clôture de l’exposition, le court métrage de Philippe Parreno (né en 1964) intitulé "8 juin 1968" reconstitue le cortège funéraire "du point de vue du mort", comme s’il était filmé à travers le regard de Robert F. Kennedy. Au travers de cette reconstitution du trajet funéraire, l’artiste réussit à restituer l’ambiance de recueillement de tout le peuple américain.
À voir jusqu’au 23 septembre 2018 à l’espace Les Forges - Parc des Ateliers.

Pour terminer, retour vers le centre ville à l’Espace Croisière pour « 1968, quelle histoire ! - Barricades, expressions, répressions"

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Manifestation du 6 mai 1968 - Reportages sur les barricades construites (...)

Troublante et révolutionnaire année 1968, dont on n’a pas cessé de « fêter » le cinquantenaire en 2018. 1968, marqué par les révoltes, les utopies et le basculement du monde cette année-là.
On connaît la chanson. Alors que les Trente Glorieuses paraissent apporter confort et modernité aux enfants du baby-boom de l’après-guerre, la société prend « un coup de jeune » imposant aux forceps ses propres modèles et sa culture. Ne se retrouvant pas dans les valeurs jugées archaïques de leurs aînés, la jeunesse se mobilise et combat pour ses idées au point de faire basculer bientôt le pays dans la plus grande grève générale jamais connue jusque là.

Avec de très nombreuses archives de la Préfecture de Police de Paris, de Paris Match et de Gamma-Rapho-Keystone (photographies, livres, affiches), l’exposition nous montre de l’intérieur le contexte social, culturel et politique de l’époque. On sourit en lisant le tract du 27 mai 1968 diffusé par le Comité des Étudiants à leurs « camarades » CRS tentant de les convaincre de rejoindre leur mouvement, les exhortant à « devenir leurs frères dans la lutte contre l’arbitraire et la stupidité institutionnalisée ».
Exposition visible à l’espace Croisière jusqu’au 23 septembre 2018.

Évidemment, après une journée d’expo, un constat s’impose : une seule journée à Arles ne suffit pas, c’est bien trop court pour vivre pleinement son festival des Rencontres ! On en redemande. On voudrait tout voir. Le Musée Réattu et la Fondation Vincent van Gogh nous tendent les bras. Entre l’orange et le rose, le soleil se couche sur les remparts du Rhône. Aux terrasses des cafés, les verres sont vides mais les cœurs sont légers et les yeux remplis d’images.
Promis, pour une prochaine édition, le séjour sera plus long.

Image d’emblème : Photographie (détail) : William Wegman. Décontracté, 2002.
Avec l’aimable autorisation de la foundation for the exhibition of the photography.

références et photographies :

sur Les Rencontres d’Arles
- site du festival

sur Lucien Clergue
- site
- livre : « Les Clergue d’Arles » chez Gallimard (2014)

sur Robert Frank
- livre de l’expo
- article de Télérama (2017)

sur Raymond Depardon
- interview de Depardon sur France Culture (juillet 2018) :
- livre de l’expo Depardon

site d’Ann Ray
https://www.annray.art/

sur TheTrain
- livre de l’expo

site du Musée Réattu :
http://www.museereattu.arles.fr/

site de la Fondation Vincent van Gogh :
http://www.fondation-vincentvangogh-arles.org/

site de la ville d’Arles
http://www.ville-arles.fr/

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