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"Autour du monde"

Mauvignier, où sont tes tripes ?!

mercredi 3 décembre 2014 par Véronique Vigne-Lepage CC by-nc

Je pensais partager avec toi, ami lecteur, un nouvel enthousiasme pour un livre de Laurent Mauvignier… et je me retrouve à étaler ma déception au grand jour. Comment est-ce possible ?! Un livre de Mauvignier qui tombe des mains !

Quelle surprise que le dernier-né de Laurent Mauvignier, Autour du monde, paru cette rentrée littéraire aux Éditions de Minuit ! Malgré la bonne volonté de qui a déjà lu et aimé les œuvres de cet auteur, malgré moult essais désespérés, il faut bien l’avouer, impossible d’aller au bout de sa lecture, faute d’intérêt pour les personnages et faute, surtout, d’émotion.

J’étais pourtant allé à la rencontre de ce livre par la voie royale : en allant écouter son auteur en parler, un jour récent où il était invité chez ses amis de la librairie Passages, à Lyon. Je l’avais écouté avec intérêt raconter la naissance de cette œuvre par un désir de « relier les histoires individuelles et celle, collective, de la grande famille humaine », de « mettre en scène l’éclatement et l’unité de ce monde ». J’avais souri de sa référence à Souchon pour dire ce qu’il avait voulu montrer, ce « vide » infiltré dans la vie : « Putain, ça penche, on voit le vide à travers les planches ».


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Et j’avais compris comment est structuré ce livre, à partir d’une « volonté de casser le bon vieux roman » : il est une sorte de « zapping » d’une tranche de vie à une autre, d’un coin du monde à un autre, sans marque de changement de chapitre. Le lecteur passe, presque malgré lui, de l’une à l’autre au détour d’une phrase, le réalise parfois même après coup et se voit confirmé le déplacement spatio-temporel par une photo type smartphone glissée entre les lignes. Seul lien entre ces histoires individuelles, le tsunami qui se produit alors au Japon et dont les images passent en boucle sur les télés, sur cette terre à la fois mondialisée et éclatée. Un événement qui relie fragilement « tous ces gens qui ne se croiseront jamais ».

Pourquoi pas au fond. Mais cette méditation de jardin public [1] ne fait pas un livre qui capte le lecteur. Jeté d’un personnage à l’autre, on n’a pas le temps de le connaître, de s’y attacher ou de le détester, de s’y identifier ou de s’y intéresser. On cherche en vain à retrouver l’émotion intense qui nouait la gorge à la lecture, par exemple, de Dans la foule ou de Ce que j’appelle oubli, cette mise à nu de mille sentiments par des situations pourtant issues du réel.

Eric Fitoussi, directeur de la librairie Passages, lui aussi, dit se souvenir avoir été touché comme jamais pas la simple scène d’une mère de famille quinquagénaire qui, en essuyant sa vaisselle, fait le point sur sa vie (Dans la foule). Mais dans Autour du monde, les situations que Laurent Mauvignier a imaginées ne valent pas ce réel qu’il avait si bien transcendé jusqu’ici. Il affirme savoir qu’il a travaillé sur des clichés… mais assure qu’on « ne peut y échapper, tous les thèmes du monde ayant été ratissé » et pense avoir « produit de l’imaginaire en secouant ces clichés ».
Raté. Mauvignier s’est laissé aller à quitter son style sobre, à écrire trop et à être bavard, dans un exercice formel trop « pensé » pour offrir de la spontanéité. Mauvignier, où sont tes tripes ?!

"Autour du monde", Laurent Mauvignier, Editions de Minuit, 372 p, 19,50 euros.

Notes

[1c’est lui qui raconte que l’idée lui en est venue en regardant un tel lieu

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