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Meurtre chez les sophistes

samedi 26 décembre 2015 par Héloïse Geandel CC by-nc

Sous la forme satirique d’une enquête policière, ce roman de Laurent Binet prolonge la réflexion de l’auteur sur les relations entre fiction et réel, tout en constituant un joyeux jeu de massacre qui tourne en dérision les acteurs du milieu intellectuel et universitaire.

Qui a tué Roland Barthes ?

Laurent Binet est un écrivain français et professeur de lettres né en 1972 à Paris. En 2010, il publie HHhH [1], un roman historique prenant pour ancrage l’opération Anthropoid, au cours de laquelle deux résistants tchécoslovaques furent envoyés par Londres pour assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et des services secrets nazis. Cela lui vaudra entre autres le prix Goncourt du premier roman.

À cela s’ajoute un récit d’inspiration surréaliste, Forces et Faiblesses de nos muqueuses (éd. Le Manuscrit, 2000), La vie professionnelle de Laurent B. (éd. Little Big Man, 2004), et Rien ne se passe comme prévu (éd. Grasset, 2012), récit de la campagne de François Hollande. Avec La Septième Fonction du Langage, il offre à ses lecteurs une plongée dans le milieu universitaire sous forme d’une enquête policière. Publié lors de la rentrée littéraire 2015, ce dernier roman sera notamment récompensé du Prix du Roman Fnac et du Prix Interallié.

Roland Barthes : Entre réalité et fiction

Comment raconter des histoires avec le réel ? C’est ici toute la problématique sous-jacente de l’œuvre de Laurent Binet : arriver à appréhender, expérimenter les nombreuses relations de la fiction et de la vérité, du récit de mémoire à l’interprétation. Au cours du Festival Mode d’Emploi avait lieu un débat intitulé Roland Barthes : entre fiction et réalité , avec Tiphaine Samoyault et Laurent Binet.
Tous deux ont écrit sur Roland Barthes au moment où l’on célébrait le centenaire de sa naissance. L’une présente sa biographie intitulée sobrement Roland Barthes, fondée sur des archives et journaux inédits jamais explorés jusqu’ici, l’autre dévoile une fiction policière décalée et loufoque, La Septième Fonction du Langage, prenant pour point de départ la mort du célèbre sémiologue.
Animé par le philosophe Thierry Hoquet, les deux écrivains débattaient sur le matériel biographique réel et ce sur quoi se fonde la fiction. Après cinq années de recherches, ils nous livrent chacun de leur côté un hommage au grand critique littéraire français. L’occasion de revenir plus en détails sur le roman de Laurent Binet.

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25 février 1990. Roland Barthes, le grand critique littéraire français, sort d’un déjeuner avec le futur candidat à la présidentielle François Mitterrand, et est renversé par une camionnette devant le Collège de France. Un mois plus tard, il succombe à ses blessures. Ces faits sont connus de tous. Et pourtant : transformez cet accident en assassinat, imaginez un complot avec des Bulgares armés de parapluies empoisonnés et d’éminents philosophes arpentant les saunas gays, et vous obtenez un roman complètement loufoque et décalé.

Deux personnages mènent l’enquête sur la mort du célèbre sémiologue : un commissaire de police très terre à terre, forcément giscardien, Bayard, et un jeune professeur en linguistique, Simon Herzog, dont les initiales renvoient à un non moins célèbre détective. Ce duo loufoque et burlesque se retrouve confronté au milieu de la French Theory des années 1980, croise Julia Kristeva, Hélène Cixous, Deleuze, Derrida, Michel Foucault et son cortège de mignons.
Comme dans Le Nom de la Rose, livre culte d’Umberto Eco, l’enquête tourne autour de la chasse d’un mystérieux parchemin au pouvoir unique. Chez Umberto Eco, personnage par ailleurs phare du roman, le manuscrit en question est le second tome de la Poétique d’Aristote, considéré comme à jamais disparu. Chez Laurent Binet, au pays où règnent le structuralisme et la sémiologie, il s’agira de la mystérieuse « Septième Fonction du Langage« . Le titre renvoie au fameux schéma de Roman Jakobson sur les six fonctions du langage.
Cette septième fonction se rapprocherait de la « fonction performative » du philosophe américain Austin, par laquelle « dire, c’est faire » autrement dit quand le langage devient l’instrument presque magique du pouvoir. Ce manuscrit aurait été en possession de Roland Barthes au moment de sa mort. Dans un monde où l’art de la rhétorique fait de plus en plus défaut, posséder et maîtriser cette dernière fonction ferait de son acquéreur un hypothétique maître du monde, capable de convaincre n’importe qui…de faire n’importe quoi.

C’est donc sur cette intrigue totalement farcesque que nos deux personnages enquêtent : en France, à Bologne, aux États-Unis, ils partent à la rencontre des plus grands penseurs de notre siècle : Foucault, Derrida, Deleuze, Kristeva, ou encore Sartre.

Un roman crépusculaire

Roman hommage à Roland Barthes, La Septième Fonction du Langage peut être défini comme crépusculaire à bien des égards. Celui-ci rend compte de la fin d’une époque : l’époque de Barthes étant celle d’un grand nombres d’intellectuels renommés et aujourd’hui décédés : Foucault, Derrida, Sartre, Deleuze…Autant de figures éminentes à laquelle Laurent Binet rend joyeusement hommage à travers son humour férocement satirique.
Son style est simple, grivois par moment, mais s’inscrit toujours dans ce processus de vulgarisation du milieu universitaire. Rendre accessible les notions parfois complexes de la rhétorique linguistique tout en se moquant ouvertement du jargon universitaire (perlocutoire, illocutoire) et de ses grandes figures.

Iconoclaste, cruel et affreusement drôle, Laurent Binet joue avec les codes du roman et du possible. Les plus grands intellectuels de notre siècle se retrouvent ici réduits au rôle de simples bouffons s’entretuant pour un bout de parchemin, fréquentant les backrooms, abrutis par les substances illicites.
Le rythme du livre se joue au grès des joutes oratoires au Logos Club, remake sophiste de Fight Club où de véritables combats rhétoriques se livrent de façon brillante et totalement folle. Flirtant avec les limites entre réalité et fiction, Laurent Binet met en scène une joyeuse satire du milieu intellectuel et c’est avec plaisir que l’on se laisse surprendre par l’énormité de son audace.

Article initialement publié sur l’Envolée Culturelle

Image emblème de l’article ©Joel Saget

Une interview audio a été réalisée en marge de ce projet d’article pour Trensistor, laWeb radio de l’ENS Lyon, à écouter ici

Notes

[1acronyme pour Himmlers Hirn heißt Heydrich : Le cerveau de Himmler s’appelle Heydric

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