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Solde de tout compte

lundi 14 janvier 2013 par Thierry Saint-Solieux CC by-nc

jeune public

À la fin des années 80, je regardais sur Antenne 2 « L’assiette anglaise », un magazine culturel chaleureux et décontracté, à l’image de son présentateur Bernard Rapp. D’une élégance naturelle et d’une érudition sans faille, il me charmait et m’intéressait constamment. Surtout, il savait s’entourer de chroniqueurs singuliers, le moindre n’étant pas un certain Jean Teulé.

Physique d’hurluberlu et propos enflammés, il nous parlait de ses rencontres avec divers excentriques et doux dingues. On le connaît aujourd’hui comme écrivain à succès, adapté plusieurs fois en bande dessinée. La dernière et peut-être la plus étonnante vient de paraître : Le Magasin des Suicides qui bénéficie du travail d’Olivier ka [1] au scénario et de Domitille Collardey au dessin.

La BD, Jean Teulé connaît, c’est même son premier métier : c’est un des auteurs phares de L’écho des savanes et de Circus, dans un style de moins en moins classique. Sa technique à base de photos retouchées selon différents procédés culmine avec « Gens de France et Gens d’ailleurs » (Ego comme x) puis il décide de ne plus se consacrer qu’à l’écriture.


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« Je, François Villon » ou « Le Montespan » sont des textes superbes et maintenant des bandes dessinées remarquables, mais je trouve plus méritoire de mettre en images Le Magasin des Suicides.

On n’y trouve pas véritablement d’histoire avec péripéties et rebondissements, mais plutôt un catalogue des mille et une façons de mourir, et une galerie de portraits des candidats au suicide. On n’est pas loin de Marcel Aymé, sur le fil d’un rasoir entre la drôlerie et le désespoir, où la logique absurde qui guide les protagonistes est poussée jusqu’à ses extrémités les plus perturbantes.

Dans cet univers bien ordonné, un élément perturbateur fait son apparition en la personne d’Alan, dernier-né de la famille Tuvache. Dans leur Magasin des Suicides, et de père en fils depuis dix générations, on s’occupe de procurer à tous les candidats au suicide - un monde fou, peut-être la ville entière - accessoires et conseils indispensables. Accueil (glacial), choix (large et renouvelé), prix (raisonnables, sans aller jusqu’à proposer une carte de fidélité), tout est exemplaire, avec un talent particulier chez ces commerçants pour convaincre les hésitants et les pousser à l’achat.

Mais voilà : le petit Alan Tuvache est un bébé heureux qui sourit et gazouille ! En grandissant, sa bonne humeur croît et embellit, il est la joie de vivre personnifiée. Autant dire un mauvais exemple permanent qui déteint sur les clients, et même sur sa famille !!! Et même sur l’album : il est la seule tache de couleur dans cet univers gris trottoir. Bref, on court à la catastrophe, et ce n’est pas drôle. Enfin si, justement...

Un découpage très astucieux et des cadrages futés dynamisent le récit et mettent en valeur ce texte épatant. À noter enfin que Le Magasin des Suicides a encore été adapté récemment, mais pour le cinéma d’animation cette fois, et par l’éclectique Patrice Leconte !

L’approche graphique du réalisateur se révèle plus gothique et macabre et, si la bande dessinée nous fait penser à Marcel Aymé, le film nous rappelle lui l’univers de Tim Burton.

<cite|livre|titre=le Magasin des suicides |auteurs=Olivier Ka (scénario), Domitille Collardey(dessin) |editeur=Delcourt |annee=2012 |collection=Hors Collection |pages=64 |isbn=9782756020006 >

Billet paru initiallement dans Actualitté

Notes

[1NDR : fils de Carali et neveu d’Edika, ses chroniques grinçantes dans le Psikopat étaient fort réjouissantes.

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