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Ce que nous dévoilent les visages

mardi 3 octobre 2017 par Joé Lavy CC by-nc

Béla Balázs, écrivain Hongrois (1884-1949) fut l’un des premiers théoriciens du cinéma et un des principaux militants pour sa reconnaissance en tant qu’art. Un beau soleil intérieur de Claire Denis [1] illustre d’une manière tout à fait éloquente les raisons pour lesquelles Béla Balázs considère le cinéma comme un art majeur et singulier.

Un beau soleil intérieur est l’histoire d’une femme qui vit dans le doute et dans l’incertitude quant à ses sentiments amoureux. L’intérêt du film sont les pensées de cette femme qui vacillent entre amour, colère, appréhension, ressentiment, mélancolie.
Une histoire qui semblerait plus adaptée à être racontée dans un roman, là où les pensées sont exacerbées et où toute l’intériorité d’un personnage peut être décrite par des mots. Car la littérature est l’art des pensées ; un simple événement peut être à l’origine de nombreuses pages de description, de souvenirs, de sentiments.
Au contraire, une caméra n’est capable que de filmer objectivement un événement, et les pensées des personnages restent cachées par leur enveloppe corporelle de sorte qu’il ne soit possible de comprendre leur intimité qu’en analysant leur comportement, leurs paroles, les expressions de leur visage ; tout ce qui ressurgit de l’intériorité à la surface sensible du monde. C’est d’une certaine manière uniquement la partie émergente de l’iceberg que le cinéma sait nous montrer ; la partie immergée, occultée par la surface ne peut être que devinée, ressentie.

Au cinéma, toute intériorité est saisie dans une pure apparence, toute apparence donne aussi à saisir une intériorité (Béla Balázs, L’homme visible et l’esprit du cinéma)

À de nombreux moments dans Un beau soleil intérieur, une simple expression changeante sur un visage déclenche les rires ou l’émotion du public. Claire Denis prend souvent le parti d’une grande promiscuité avec les visages de ses acteurs, de sorte que le moindre mouvement, envahissant toute la surface de l’écran, devienne si important qu’il peut en dire plus sur le personnage qu’une scène entière de dialogue. C’est une manière, pour reprendre Béla Balázs, de nous faire saisir l’intériorité dans une pure apparence. La dernière séquence est très éloquente à ce sujet : les expressions de visage se succèdent, on sent les pensées s’entremêler, on sent le doute, la joie, la mélancolie ; et cette sensation de voir tous les tourments d’un être contenus sur les expressions d’un visage, Béla Balázs en dit que « c’est aussi impressionnant à voir que le battement d’un cœur lors d’une vivisection ».


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Il faut voir Un beau soleil intérieur en remarquant combien les visages – et particulièrement celui de Juliette Binoche dont le style de jeu se prête parfaitement à cet exercice – sont saisis par la caméra comme par un microscope qui nous dévoile toute la nature d’un « être » à partir de si infimes variations du « paraître ». Et d’une manière dont aucune littérature et aucun théâtre ne sont capables. Seul le cinéma, art de surface où « l’intérieur est à l’extérieur », et où un visage peut prendre autant de place sur l’écran que le prenait un paysage une seconde avant, est capable de nous en donner la sensation. Vu en gros plan, rien sur un visage ne nous échappe ; il nous dévoile l’intériorité par l’apparence, il est tout à la fois « le fruit et son écorce » (B.Balázs).

Même notre propre réalité ne nous donne pas une si bonne occasion d’observer, de contempler et de s’émouvoir d’un visage. Bien qu’un sourire nous ravisse toujours plus qu’un soupir, le souci de notre propre apparence nous empêche de nous abandonner complètement à l’exercice d’observation. Et ce souci, le cinéma nous l’épargne ; car dans une salle obscure, on voit sans être vu, donc on voit avec plus d’acuité que si l’on devait se soucier de notre apparence. Le cinéma accomplit le fantasme du voyeurisme et nous place dans la situation la plus confortable d’intrusion et d’observation.

« Ce qui est naturel, c’est d’être là nous-même quand nous voyons quelque chose. Or voir comment sont les choses quand nous ne sommes pas là, c’est l’un des désirs métaphysiques les plus profonds de l’homme. De cela, la boîte à manivelle nous offre l’occasion. » (Béla Balázs, L’homme visible et l’esprit du cinéma)

Le plaisir de scruter l’aspérité d’un visage mu par les tourments intimes d’un être sans avoir le souci d’être vu, c’est une sensation dont il est bon de retrouver la saveur quand nous sommes dans une salle de cinéma. Car la prolifération d’images du réel aujourd’hui sur les réseaux sociaux, télévision et publicités en font des images banales et vides de sens dont tout le potentiel magique, « métaphysique » est évincé. Elles deviennent si envahissantes qu’on finit par négliger les plus importantes et originelles, celles qui relèvent de l’art.

L’homme visible et l’esprit du cinéma, par Béla Balazs, 1924 Traduit de l’Allemand Der sichtbare Mensch par Claude Maillard. Belval : Editions Circé. 2010. 144 p.

Portfolio

Un beau soleil intérieur (Bande Annonce)

Notes

[1sorti le 27 Septembre

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