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(Le héros aux oiseaux - La musique peut tuer nos idoles ! - Tragique méprise d’une symphonie de la guerre - Là où il y a un orchestre, nous pensions qu’il ne pouvait y avoir de chambre à gaz ! - La maison jaune à Beyrouth -Une mitraillette elle aussi, peut faire de la musique)

Ils se sont bouché les oreilles de terreur !

dimanche 24 juin 2012 par Lt. Felipe Caramelos CC by-nc

Le chef d’orchestre Guillaume Caillot dirige l’harmonie des pays de Faverges depuis plusieurs années et a eu l’excellente idée de clôturer la saison les 2 et 23 juin 2012 avec une thématique musicale sur les Super héros modernes, Superman, Batman mais aussi tous ceux qui se battent au quotidien pour plus de justice sociale et se doivent de rester incorruptibles. L’aventure vue sous cet angle était évidemment risquée sans l’humour qui anime cette association.
Le sujet me permet néanmoins d’aborder ici les rapports qu’entretiennent les bruits et la musique avec les pseudo-dieux de la guerre. En écho, il y a l’idée du son utilisé comme une torture pour provoquer l’angoisse et monopoliser l’image du sauveur qui viendra ensuite proposer l’ordre face à la menace de déchéance qui guette tous nos surhommes dans un dernier excès de survie. En fait, vous l’aviez compris, je souhaite me placer définitivement du côté des Z’éros de cœur qui nous touchent par leur innocence.


Le héros aux oiseaux

Léon Charles, cultivateur originaire de la Sarthe, se trouve dans le stalag VIII A de Görlitz en Pologne depuis qu’il a été fait prisonnier le 17 juin 1940 à Laigné. Il clopine en sous-vêtements en loques sur des jambes rachitiques ce matin dans le camp de prisonnier. Les froissements du papier sec, emballage cadeau de la Croix-Rouge pour allumer son feu se mélangent à un morne écho du rêve de revenir chez lui pour revoir sa fille Léone. Ici, il va vivre son jour de gloire mais pour le moment, Il marmonne au-dessus d’une mince fumée sans chaleur quelques insultes discrètes au Maréchal qui l’a foutu dans cette odeur âcre de vase environnante. Autour de lui, les claquements ineptes et sporadiques des corbeaux s’élancent dans le jour augure de fêtes à venir. Toutes les mauvaises herbes sont gelées en petite pipette de glace, la température avoisine les moins vingt degrés ce matin de janvier 1940. Les grains de sable sur le sol sur lesquels repose une poêle servent à frire les vermines du matin. Henri, musicien, le rejoint, il a une allure orientale avec son ersatz de café, muet et enveloppé dans un châle gris, ils rêvent ensemble à des pommes de terre au four toutes fumantes et moelleuses à cœur avec de la ciboulette et des petites brioches chaudes dégoulinantes de jus de viande. Ils sont au-delà de la dimension humaine, le temps s’est arrêté, il n’y aura plus d’horloge pour compter et ce soir ils vont rentrer dans l’éternité de l’Ange qui annonce la fin du Temps.
Vers dix-huit heures, le 15 janvier 1941, dans le bâtiment N°27 qui peut contenir jusqu’à 222 lits, quatre héros, Henri Akoka – clarinettiste, Jean Le Boulaire – violoniste, Etienne Pasquier – violoncelliste et Olivier Messiaen – pianiste et compositeur, vont jouer la première audition du « Quatuor pour la fin du Temps », acte de bravoure en huit mouvements, symbole de l’infini, devant plusieurs centaines de privilégiés de Pologne, d’Europe centrale et de France. L’œuvre est énormément difficile avec une écriture complexe, tempi très lents, les registres et les dynamiques sont extrêmes. L’assemblée écoutera dans un silence respectueux pendant une heure, un solo de violoncelle, puis un autre de violon qui va lentement vers l’extrême aigu, admiratifs, surpris, les spectateurs d’origine modeste ne sont pas habitués à ces sonorités d’avant-garde mais tous assistent empreints d’une émotion que Messiaen souhaitait être un acte de foi, une ardente envie de lumière, tous frères dans l’épreuve et au-dessus de l’horreur de l’abîme volent les oiseaux libres et joyeux. Il dira plus tard qu’il n’avait jamais été écouté avec autant d’attention et de compréhension. Les hommes font la guerre, lui, tel un oiseau, fait de la musique.
Cinquante ans après la première mondiale, le petit fils de Léon Charles ira à chaque représentation du Quatuor pour la fin du Temps qu’il lui est possible d’assister. Il fera une autre musique, concrète pour obtenir des sons qui surgissent des entrailles de la terre. En surveillant le monde incolore par la fenêtre du studio de l’avenue des vieux moulins, en cette fin d’après midi d’un 31 décembre, il composera « je ne veux plus voir le ciel » pour continuer à regarder les merveilleuses couleurs qui descendent dans la bouche comme des cacahuètes avec une gorgée de jus d’orange.

La musique peut tuer nos idoles

Jimi Hendrix meurt le 18 septembre 1970 devant vingt mille personnes en transe, électrocuté par sa guitare sur laquelle est mentionné « This machine gun can kill you », c’est un sacrifice de meurtre rituel qui n’est resté que dans ma mémoire virtuelle d’adolescent à Levallois Perret.
« Je me revois attendant anxieusement de voir Jimi jouer de près car, pour l’avoir vu en concert, je pensais qu’il devait avoir un truc mystérieux construit dans sa guitare afin d’obtenir tous ces incroyables sons. J’ai vite découvert qu’en fait, il n’utilisait qu’une vieille Strat et des amplis Marshall. Il avait quelques gadgets comme l’UniVibe, la Fuzz Face et la Cry Baby, mais tous ces articles étaient disponibles partout dans le commerce. La magie, à vrai dire, provenait uniquement de ses doigts. » Harvey Mandel, Hors Série Guitare & Claviers 1990.
À quinze ans, j’aurais voulu que mon idole disparaisse comme Molière sur scène, mon icône représentative de mes lectures sous les draps… Mais Jim disparait pour une raison stupide, avant la fin de l’acte III, trop tôt à cause de sa peur de n’avoir plus rien à dire, de devenir un « has been » un type « out ». Englouti la tête la première dans une lente coulée de vomi de médicament, il meurt à l’hôtel Samarkand, Notting Hill, London, là où les coupoles volent dans des nuages bleus collés au plafond, il y a beaucoup d’histoires étranges qui circulent, on évoque sans preuve certaine que son manager aurait pu l’assassiner. Être célèbre et si mal entouré. Jimi aura juste à traverser le cimetière et son herbe en forme d’araignées pour atteindre la clôture pour divaguer, la larme à l’œil, parmi les tombes à la recherche du club fermé des musiciens glorieux et mythiques morts à l’âge de 27 ans. Tout le monde a entendu parler d’eux, Janis Joplin, Brian Jones, Jim Morrison, Mia Zapata, Kurt Cobain, Amy Winehouse, allongés dehors, le dessous mangé de ronces, voiture de pompiers rongée par les intempéries, tous assis sur le rebord d’un lit, regardant autour d’eux et se tenant, voilés par des fleurs de moisissure bleu pâle, la main tendue pour récupérer la clé de la porte.
Amis pacifistes, vous qui restez encore en vie pour quelque temps, n’oubliez pas Jim car il fut une figure majeure de l’opposition à la guerre du Viêt Nam, comme en témoignent certains de ses textes « De la même façon dont tu m’as abattu bébé, tu disparaîtras, la douleur en triple, et tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même, Hé, Mitrailleuse ! » (Machine Gun). Héros perdu, on l’imagine « À la dérive, sur une mer de larmes oubliées, sur un canot de sauvetage, voguant à la recherche de ton amour. » (Drifting)

Et comme il n’y a plus rien à dire sur sa disparition, il faut continuer à en parler !

Tragique méprise d’une symphonie de la guerre

C’est à l’époque des guerres d’Italie, sous Charles VIII, Louis XII et François Ier (1494 à 1559) que marchent les premiers corps de musiciens en tête des troupes. Les tambours, fifres, trompettes et timbales sonnent les signaux de manœuvre et transmettent de vacarme en vacarme les ordres sur les champs de bataille jusqu’à l’ultime néant du silence.
En 1916, Luigi Russolo ajoute un chapitre à son manifeste l’Art des bruits « Les bruits de la guerre » dans lequel il écrit : « Dans la guerre moderne, mécanique et métallique, l’élément visuel est, pour ainsi dire, nul ; infinis sont, au contraire, le sens, la signification et l’expression des bruits. Et comme font défaut, à la poésie traditionnelle, les moyens capables de rendre la réalité et la valeur des bruits, la guerre moderne ne peut trouver d’expression lyrique que par l’orchestration bruitiste des mots en liberté futuristes. »
Le 16 août 1916, son meilleur ami, Umberto Boccioni, mobilisé à la déclaration de guerre, meurt des suites d’une chute de cheval.
Le 17 décembre 1917, affecté au bataillon Valbrenta, le lieutenant Luigi Russolo se trouve blessé à la tête par l’explosion à la tête à Malga Camerona, il sera hospitalisé de longs mois et ses blessures seront un lourd handicap pour continuer ses activités artistiques.
Plus tard, dégoûté de la violence, il refuse de s’inscrire au parti fasciste avec ses amis futuristes, il est mis à l’écart, partira ensuite à Paris et s’intéressera aux sciences occultes vers la fin de sa vie.

Là où il y a un orchestre, nous pensions qu’il ne pouvait y avoir de chambre à gaz !

Dans l’obscurité glacée du petit matin dans un tintamarre de cris et de bruits de peur, simulacre d’orchestre, des morts encore vivants jouent pour accueillir les survivants d’un voyage au bout de la peur. Des voix émergent de gueules de tôles, puissants haut-parleurs diffusant des ordres, des chants guerriers à haut volume pour briser toute rébellion par le matraquage sonore. Les valses des musiciens se mélangent au vacarme pour tenter de donner une illusion d’espoir inutile dans cette vision d’apocalypse. Le son devient une arme absolue. Le son est au service de la propagande nazie, la barbarie qui tua plusieurs millions de juifs, la presque totalité des Tsiganes d’Europe de l’Est, et de nombreux résistants d’Allemagne et de tous les pays occupés.
Au commencement, la musique a permis de résister, il y a l’histoire de cette chanson « Le Börgermoorlied » écrite dans le camp du même nom par Rudi Goguel, Compositeur, Johann Esser, Auteur, et Wolgang Langhoff, Metteur en scène du spectacle qui eut lieu le 27 août 1933. À la fin de la représentation 1000 prisonniers et gardes entonnèrent tous ensemble le dernier refrain pendant qu’aux mots “Alors n’envoyez plus les soldats du marécage bêcher dans les marécages”, les seize chanteurs plantèrent leur bêche dans le sable et quittèrent l’arène, « Celles-ci donnaient alors l’impression de croix tombales. » (Citation des mémoires de Rudi Goguel).

Quelques-uns des déportés de Börgermoor, libérés à l’issue de leur condamnation, choisirent de s’exiler et firent connaître le chant en Angleterre ; c’est là qu’en 1936, le compositeur Hanns Eisler (programmé au Bruit de la neige en 2011), collaborateur musical de Bertolt Brecht, en fit une adaptation pour le chanteur Ernst Busch. Celui-ci rejoignit en 1937 les Brigades internationales en Espagne, de sorte que le Chant des déportés, chanté par les volontaires allemands des Brigades, acquit rapidement une grande notoriété. Parallèlement, il se répandit en Allemagne, d’un camp de concentration à l’autre, puis en Pologne occupée, et finit même par atteindre certains déportés du camp d’extermination d’Auschwitz.
Ce qui est aussi également appelé « le chant des marais », est un hymne aujourd’hui, entonné lors de chaque cérémonie de la déportation.
Incroyable, chaque camp d’extermination avait son propre orchestre créé par les commandants des camps pour l’arrivée des convois mais également pour les soirées privées des officiers SS, exécutions publiques, pendaisons, mises à mort, les cérémonies officielles ou familiales et toutes mises en scène macabres qui pouvaient sortir de l’imagination des bourreaux à l’oreille musicale.
Le régime nazi impose également la musique comme un acte de propagande pour montrer aux représentants de la Croix- Rouge que la musique est possible dans de tels endroits.
Dans ces camps d’extermination, Il y a eu peu de rébellion, les travaux forcés associés aux mauvais traitements, le froid, la faim empêchaient toute tentative de solidarité ou d’opposition collective. Être musicien permettait de vivre un peu plus longtemps, parfois un peu mieux, d’avoir des privilèges mais finalement l’issue était d’être presque toujours liquidés, exterminés et remplacés.
À la fin, tous les détenus ont la haine de la musique.
Être la nièce de Gustav Mahler pouvait permettre d’intimider les assassins. Alma Rosé devient le chef de l’orchestre des femmes dès son arrivée au camp de d’Auschwitz-Birkenau et comprend rapidement qu’elle peut sauver des vies en intégrant dans l’effectif des musiciennes professionnelles et amateurs. Toute personne qui a joué dans une harmonie sait que la lumière ne s’allume pas sur tous les pupitres. Alma Rosé garde les musiciennes peu talentueuses en les nommant à des postes d’assistantes ou de copistes et une quarantaine de déportées survivront après sa mort le 4 avril 1944.
On explique souvent le miracle de la présence de l’orchestre dans des camps d’extermination par l’importance de la musique dans la culture allemande, mais Violette Jacquet-Silberstein , violoniste dans l’orcheste d’Alma Rosé, explique dans le livre de Bruno Giner, la raison officielle des orchestres. L’intérêt utilitaire était la simplification du comptage des déportés au départ et à l’arrivée des Kommandos de travail qui, cinq par cinq, étaient tenus de marcher au pas.

Le nazi n’a jamais été mélomane.

La Maison Jaune à Beyrouth

Une magnifique maison se trouvait sur la ligne verte là où il n’y plus d’herbe et où personne n’ose s’aventurer. Barakat était le nom de ses premiers propriétaires mais la faveur divine n’a pas donné la chance à cet immeuble construit dans les années 20 au milieu du carrefour de Sodeco. L’architecte Youssef Aftimos a pourtant réalisé un site innovant et magique, la couleur jaune venait de l’enduit utilisé à l’époque, les murs sont en pierre et dans une nouvelle technique pour le début du siècle, le béton armé. La façade comme une maison de poupées est ouverte sur les trois côtés et permet à l’ensemble d’être illuminé toute la journée par le soleil. Les balcons n’ont pas de sol et les rambardes en fer forgé ne sont qu’un effet visuel qui ne protège personne du vide. Le rez-de-chaussée comportait huit magasins. L’animation sonore était importante avec les bruits des ciseaux du coiffeur aux chignons hauts comme des pièces montées, les annonces à haute voix des vendeurs de tapis aux motifs de labyrinthe, l’épicier et son étalage coloré, les coups de marteau du cordonnier, le mécanicien qui répare de très belles voitures. La vie est belle.
Pendant la guerre de 1975 qui va durer pendant 15 ans mais qui ne s’arrête pas vraiment, la maison située dans le quartier d’Achrafieh va devenir une machine de guerre et servir de poste d’observation. La Maison Jaune offre une excellente vision de transparence pour quiconque voudrait surveiller les mouvements sur une intersection importante entre l’est et l’ouest qui sépare les milices chrétiennes et les forces palestino-communistes.
Une seule pièce est occupée par trois snipers qui vont vivre là ! Ils tiraient sur les immeubles ennemis de l’autre côté de la rue. Les murs de la chambre du fond ayant 1,80 mètre de profondeur, Ils tuaient ainsi en tout sécurité les passants qui tentaient de traverser la rue de Damas. On imagine que les snipers étaient froids, globes oculaires, dans une compétition réciproque pour savoir qui d’entre d’eux avait tué le plus de personnes et ils étaient heureux. Longeant les murs maculés de graffiti en arabes, un sinistre sourire métallique accueille les visiteurs, l’escalier émerge des ténèbres, une ampoule grillée se balance à un fil maculé de crottes de mouches sur quelques lignes, « Je veux dire la vérité, mon âme s’envole dans une minute, signé Begin ! ». Begin était le premier ministre israélien de l’époque. Sur une paroi, il est écrit sur le bord du vide « Si aimer Gilbert est un crime, que l’histoire témoigne que je suis un dangereux criminel », quelqu’un aimait ici d’un amour de grumeaux de savon et d’haleine de canalisation crevée.
C’est ici que tout s’est passé ! Je pensais aux corps laissés plusieurs jours dans les caniveaux, allongés dans la lumière opalescente des réverbères, je pensais au son des armes et des balles perdues dans les flaques d’eau des nids de poule, je pensais aux silhouettes voûtées comme des victimes, à Tarzan et Katol, les traits souillés, la mâchoire pendante, appuyés à une embrasure de porte, qui pleurent, maudits au petit matin.
Je regardais un petit rapace de couleur de suie se faire gonfler ses plumes sur fond d’immense ciel bleu avec cette révérence que dégagent tous les lieux où se sont perpétrés de grands crimes.
Après la guerre, il y eut le silence dans l’immeuble, plus d’habitants chrétiens, musulmans, palestiniens ou arméniens. Au dehors, on pouvait entendre les klaxons de la circulation qui s’éloignent au fur à mesure que passe le temps d’une journée. Dans la cour, il ne reste que les pigeons qui tournoient, les autres oiseaux migrateurs sont partis vers la vallée de la Békaa sans battre d’ailes.
Le 1er mars 2012, invité par Sharif Sehnaoui, je me trouve avec Pierre Jolivet pour un concert au Beyrouth Art Center. Grâce à mon guide Georges H. Rabbath, nous mangeons dans un restaurant à proximité de la Maison Jaune et plus tard dans la nuit après ma conférence, je lui demande de revenir pour prendre des photos les fenêtres éclairées où il me semble apercevoir des fantômes. Je n’ai pas idée du passé qui hante les lieux. Georges ne me dit pas grand-chose et c’est en rentrant en France que je découvre l’histoire sur internet. Les Libanais sont pudiques et n’aiment pas se plaindre ni même raconter leur malheur. Avant de repartir vers la voiture, je regarde à l’extérieur une dernière fois les murs criblés de balles, traces de mémoire sonore de la guerre pour des hommes qui ont laissé ici leur âme.
En France, je découvre que l’artiste Rita Aoun a été la première à vouloir sauver le lieu abandonné en 1994 et que Mona Hallak, architecte, s’est battu pour annuler la démolition de l’immeuble Barakat qui est aujourd’hui propriété de la municipalité de Beyrouth et devrait devenir un Musée en partenariat avec la ville de Paris.

Une mitraillette elle aussi, peut faire aussi de la musique

Le 9 octobre 1967, Il posa sa tête sur le rebord de la crosse de son fusil. L’homme traqué, étoile révolutionnaire, vit ses derniers jours, il est pris au piège dans la forêt bolivienne, il regarde péniblement les soldats avancer laborieusement de flaque en flaque dans le fracas des balles qui se perdent autour de lui, « ne me tuez pas, je vous serai plus utile vivant que mort, je suis le Che ! », la solitude se balade comme un œuf dans son estomac, il a faim et boirait bien l’humidité de l’arbre. Son image de Christ sera multipliée sur les polos, bérets, affiches pour chambre d’adolescent. Sa voix sera oubliée sur une bande magnétique abandonnée dans la malédiction tracée en l’air par une main ridée. Prisonnier, de retour vers la ville, le dernier jour un bus passera dans la puanteur bleue de la fumée de diesel. Les fenêtres sont pleines de regards de paysans sur la mitraillette du révolutionnaire sur laquelle est inscrite « Este puede hacer musica » ! Ils peuvent entendre l’homme à la fenêtre leur dire :

« Imbéciles, il n’y a rien d’impossible dans cette vie, tout est possible, les impossibilités c’est l’homme qui les fait et c’est l’homme qui doit les dépasser ! ».

Sources de l’article :
- Conversation avec François Habran après une Assemblée générale – 2012
- Bruno Giner « Survivre et Mourir en Musique » (Berg International Editeurs) 2011
- CD – Compositeurs à Theresienstadt,Channel Classic, Amsterdam – 1991
- Youtube « la Maison jaune »

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Les commentaires de cet article

  • Le 24 juin 2012 à 10:54, par François Habran En réponse à : « Ils se sont bouchés les oreilles de terreur ! »

    Philippe ! Magnifique texte d’une richesse foisonnante et magnifiquement troussé.

    Il y passe le souffle d’une épopée dramatique et triomphale.

    Bien entendu, avec ce talent qui est le tien pour faire exploser les formes tu nous fait péter la une avec un châpô hors de proportion, tu utilises le sur-titre comme champs de résumé, tu mets ce bloc de texte en béton armé si massif et puissant qu’il est une véritable forteresse.

    C’est formidable et surprenant. J’adore ça !