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« Ga, Bu, Zo, Meu »

Rencontre avec Robert Cohen-Solal

lundi 17 septembre 2018 par Lt. Felipe Caramelos CC by-nc

Départ de Faverges à sept heures du matin pour un petit village de la Côte-d’Or, pour rencontrer Robert Cohen-Solal, le créateur de la musique des Shadoks. Personnellement, étant compositeur et fan de musique concrète, c’est comme si je faisais un voyage à Rome pour rencontrer le Pape.

Serge, mon père, m’accompagne avec un sac, une Thermos de café et des croissants. Après cinq heures de route nous arrivons chez Robert Cohen-Solal. Sa fille Sandrine nous accueille sur le pas de porte d’une petite maison en pierre de Bourgogne, l’endroit est simple mais très charmant. Robert et sa fille sont chaleureux, affables, et comme il est déjà midi, nous partons dans une magnifique auberge de campagne pour déjeuner autour d’un Chambolle-Musigny.


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De retour dans sa maison, Robert Cohen-Solal nous montre les nombreux travaux qu’il a réalisés pour construire un havre de paix, une ruine achetée en 1997 et rénovée avec goût. Nous nous installons dans le salon où se trouvent deux magnifiques peintures d’amis artistes et une très belle cheminée, l’endroit est reposant. Je branche mon micro pour commencer l’entretien dont l’enregistrement sera hébergé sur le site de l’Atelier Nautilus.

Né à Alger en 1943, Robert Cohen-Solal raconte son enfance heureuse dans une famille d’intellectuels. Son père emmène les enfants à tour de rôle au théâtre et aux concerts, ils auront tous la fibre artistique. En 1956, la famille quitte l’Algérie « au bon moment, avant la guerre » pour la Métropole où son père est muté dans une banque. Première étape pour Robert Cohen-Solal au conservatoire de Nîmes où il obtient un premier prix de violon puis ensuite à Paris où il se présente et échoue à l’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique. Suite à un concert en 1964 à la maison de la radio, il découvre la musique expérimentale et devient stagiaire au Groupe de Recherche Musicale (GRM) parce qu’il aime composer et inventer. Assistant de Bernard Parmegiani, celui-ci va lui proposer de réaliser une musique d’application car personne d’autre n’est disponible au studio : ce sera « Les Shadoks ».

Pendant six ans il va faire faire des sons sur la création de Jacques Rouxel : quatre saisons pour 208 épisodes de deux à trois minutes. Le succès est incroyable ! Cinquante après tout le monde se souvient de cette série décoiffante et innovante. Il y a d’abord les chapeaux melons des Gibis - avec leur musique jazz néo-classique - êtres intellectuellement supérieurs, et les Shadoks qui échouent à peu près en tout, qui ne raisonnent qu’en deux dimensions et ne savent jouer qu’une musique de bruits de casseroles. Il y a beaucoup d’humour dans la fanfare d’inventions sonores de Robert Cohen-Solal et il s’octroie beaucoup de liberté par rapport au dogme de la musique concrète. Néanmoins, il convient de respecter les consignes et d’inscrire les sons dans les blancs laissés par la voix admirable de Claude Piéplu. Jacques Rouxel, le réalisateur, tient d’ailleurs à ce qu’on entende parfaitement le sens des paroles et surveille le montage.


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Quand on sait pas où l’on va, il faut y aller… et le plus vite possible ! (sagesse shadok)

Une anecdote savoureuse : un jour le grand maître Pierre Schaeffer le félicite pour la qualité technique de ses filtrages sur les voix des Shadoks « C’est incroyable ce que vous arrivez à faire ! »… La vérité est qu’il n’y a ni machine ni synthétiseur derrière tout ça. C’est une opération des amygdales de son frère Jean qui donne un son guttural et emblématique aux drôles d’oiseaux qui s’engueulent et se tapent dessus durant les quatre séries avec des interjections et diverses onomatopées. Il faut d’ailleurs regarder l’extrait de l’émission « Midi première » où Jean Cohen-Solal fait une démonstration très courte et hilarante du vocabulaire de ces gentilles petites bêtes en faisant presque peur à Danielle Gilbert. Tous les créateurs des Shadoks sont présents sur le plateau et ils ont l’air de bien se marrer.

En 1973 il quitte Paris, la grande ville, parce que ça lui « courait sur les haricots ». Il regrettera plus tard de ne plus côtoyer tous ces grands artistes compositeurs tels que Pierre Henry, Luc Ferrari, Bruno Maderna, Yannis Xenakis, François Bayle ou encore Jacques Higelin et Rufus qu’il admirait et avec lesquels il collabora en 1967 sur une pièce de théâtre (Il n’y aura plus d’arbres).

Toujours en 1973, Il se retire avec sa femme et sa fille dans une ferme délabrée en Côte-d’Or. Il découvre alors la nature et surtout la solitude de la forêt de Jugny, il en deviendrait presque mystique, lui qui n’était pas « porté sur la religion ». Le citadin qu’il était découvre le plaisir de se perdre dans ces bois mystérieux, ça lui « tape dans la tête » et lui vaudrait presque une visite « Médicale chez le Sorcier-Psychanalyste-Plombier ». Ils resteront 21 ans dans cet endroit, jusqu’au 27 octobre 1994 où il apprend, alors qu’il travaille à Paris, qu’un violent incendie a détruit sa demeure. C’est un désastre immense, mais grâce à la volonté des pompiers de sauver « d’abord la musique », il pourra récupérer au sèche-cheveux ses bandes magnétiques et son matériel.

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Devant le microphone, Robert parle simplement, il y a beaucoup d’amour, d’humour, de modestie dans son récit. Après cet événement tragique, il exercera des métiers manuels qui lui permettront de survivre et nourrir sa famille mais il reprendra rapidement avec succès une nouvelle voie artistique. Depuis les années 80 il s’investit dans le théâtre et le cabaret, et anime des ateliers pour enfants. Avec son frère Jean, flutiste, il participera à l’aventure de « Lointain intérieur », un spectacle d’après les textes d’Henri Michaux que François Chattot a eu l’occasion de mettre en scène à Dijon. L’Art de Robert Cohen-Solal ne se limite pas aux seuls Shadoks, il a énormément composé de musiques pour des films d’animation, des documentaires, mais aussi beaucoup joué « en direct » pour des pièces de théâtre, ce qui était nouveau pour l’époque.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?(sagesse shadok)

À la fin de notre entretien, il nous emmène au dernier étage de sa maison pour nous faire visiter son studio où il travaille à la numérisation de ses musiques électroacoustiques. Il a beaucoup de projets et envisage notamment de revisiter certaines pièces acousmatiques comme son œuvre « Lapsus » créée en novembre 1971 au SIGMA de Bordeaux. Au détour de la conversation, il n’est pas seulement le bidouilleur sonore qu’on pourrait imaginer, il s’intéresse également aux nouvelles technologies, aux logiciels que les compositeurs utilisent aujourd’hui, il est en éveil permanent et vit dans le temps présent. L’envie de l’inviter dans mon atelier Nautilus [1] est immense, je me dis que les élèves de l’école de musique de Faverges auraient beaucoup à apprendre de cet homme passionné et passionnant.

Si vous souhaitez découvrir l’entretien avec Robert Cohen Solal dans son intégralité :

Conctactez le studio Nautilus pour obtenir un accès.

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Quelques liens pour écouter sa musique :

SOS Les Zlops attaquent 1967
https://fresques.ina.fr/artsonores/fiche-media/InaGrm00844/rene-borg-sos-les-zlops-attaquent-1er-episode.html

Délicieuse Catastrophe 1970, musique du court métrage de Piotr Kamler
https://www.youtube.com/watch?v=fn-K9mf1tKI

L’équipe des créateurs des Shadoks à Midi première le 12 avril 1975
http://www.ina.fr/video/I05150966

Mon dieu que va dire Marfel ! Film d’animation de Laurence Arcadias 1984
https://www.youtube.com/watch?v=hVAvHq8Qk7k

Shadoks saison 1
https://www.youtube.com/watch?v=tpD0Pdr7oD0

https://www.la-croix.com/Culture/TV-Radio/Il-50-ans-Shadoks-revolutionnaient-tele-francaise-2018-04-27-1200935016

Son site web :
-  http://www.robertcohensolal.com/

Ses œuvres Électroacoustiques :

. Souterraines, 1967
. Les Shadoks-concert créé en février 1968 au studio 105 de la Maison de la Radio.
. Lapsus, commande d’état créée aux Halles Baltard en février 1971 et à SIGMA de Bordeaux en novembre 1971
. Chaudron, créé au Centre Américain de Paris en 1972
. Faux-semblants 1 créé à la Maison de la Radio en 2009

Notes

[1Depuis 2011, L’atelier Nautilus propose à l’école de Musique de Faverges de belles découvertes autours de la musique et de la vie locale : Cycle de conférences, concerts, atelier d’écriture musique concrète, visite de musée, Patrimoine, Art Contemporain, édition de CD et de livres… etc. La classe est ouverte à tous, musiciens ou non, de 13 à 90 ans et se tient tous les samedis de 15h à 17h. L’atelier est géré par le Studio Forum qui organise également à Annecy le Festival Bruit de la neige. Cette année, Robert Cohen-Solal, le créateur de la musique des Shadoks, sera accueilli pour un concert et une conférence. Renseignement : prixrussolo2017@gmail.com ou 06 74 44 88 37

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