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Johanna Perret, état d’urgence visuel

mercredi 17 juin 2020 par Tom Rad-Yaute CC by-nc

Rencontre avec la plasticienne Johanna Perret, suite à la découverte marquante de son travail lors de l’exposition Soluble. Interview réalisée par mail durant la période de confinement du printemps 2020.

Le monde s’est arrêté, le temps est suspendu. Nous sommes confinés chez nous depuis maintenant plus d’un mois à cause de l’épidémie de COVID-19. Comment vis-tu cette période si particulière ?

Plutôt bien, très bien même. En tant qu’artiste, je suis en quelque sorte une confinée volontaire permanente, je ne vis donc pas cela comme un choc social.
Le confinement à ceci de positif, il me libère complètement des obligations du quotidien, le temps peut ainsi s’étirer à l’infini. Cette déconnexion permet de s’immerger totalement dans des questionnements relatifs à l’infinie variabilité des nuances, au rapport entre le motif et le format, à l’immanence lumineuse de la couleur…

Aussi, je vous invite chaleureusement à aller visiter le site http://tribew.fr/lesamisdesartistes/. C’est un groupe de soutien aux artistes plasticien.ne.s touché.e.s financièrement par la crise covid-19. Ce collectif a été créé durant le confinement par des personnalité.e.s du monde de l’art : galeriste, critique, commissaire… Des ventes en ligne sont organisées pour soutenir les artistes privé.e.s de revenus et non éligibles aux aides gouvernementales (30% des ventes sont versés dans un fond de solidarité). Vous pouvez accéder à toutes les œuvres en ventes via le #lesamisdesartistes. Les œuvres à moins de 500€ sont sous : #lesamisdesartistes500 On s’organise !

Ton exposition à l’Angle, - Soluble - vient de se terminer. Je crois que toutes les pièces de cette exposition ont été créées pour l’occasion… Est-ce-que c’est un moment particulier, la fin d’une exposition ?

Pour moi, non, c’est plutôt un moment relevant purement du pratico-pratique, c’est-à-dire qu’il faut emballer les toiles, organiser un transport et trouver un nouvel endroit de stockage dans l’atelier. C’est plutôt le vernissage qui tient du moment particulier car c’est l’aboutissement d’un cycle de travail souvent long, et les jours précédents sont toujours intenses.

La vallée de l’Arve est un peu le « personnage central » de Soluble. Est-ce-qu’il y avait chez toi dès le départ une volonté de faire un art en prise directe avec le monde qui t’entoure ou est-elle venue progressivement ?

Pas du tout ! Au début, j’étais plutôt tournée vers la figure humaine et sa représentation. Le travail sur la vallée est une conséquence directe du problème de la pollution de l’air. Cette recherche a débuté en 2016-17, durant notre triste record du plus grand nombre de jours passés en alerte pollution maximum (36 jours). À cela s’était ajouté un brouillard épais et teinté de reflets inhabituels. C’est à ce moment-là que j’ai senti une sorte d’urgence à établir un état des lieux visuel de ce qui était en train de se produire. Il faut aussi préciser qu’à cette époque le problème était une réelle omerta. Ce positionnement environnemental est toujours présent dans mon travail, à travers la question de la disparition du paysage, mais maintenant mes préoccupations sont nettement plus picturales.

Il y a évidemment un aspect conceptuel dans ton travail, une réflexion sur la représentation, mais j’ai été frappé par son accessibilité, sa lisibilité. Est-ce-que c’est quelque chose qui est important pour toi ?

L’accessibilité de l’art est importante pour moi, bien sûr. Mais ce n’est pas cela qui guide mon travail, c’est-à-dire que je ne me dis pas en peignant « il faut développer un concept qui soit accessible à tous », ça c’est de l’éducation, pas de l’art.

Toutes tes peintures sont réalisées à la peinture à l’huile. C’est un parti-pris d’opter pour ce médium au temps d’exécution assez long ?

Oui et non.
Non car j’ai toujours peint à l’huile depuis l’enfance. Ma mère était une peintre amatrice et elle ne travaillait qu’à l’huile et à l’encre (qui est mon autre médium de prédilection). J’ai donc naturellement commencé à peindre à l’huile, pour moi cela relève de l’évidence.
Et oui, car pour travailler les transparences, rien n’égale l’huile… ! De plus, l’huile est bien plus indulgente que l’acrylique, elle autorise le repentir. Avec elle, on a deux ou trois jours devant soi pour changer d’avis ou rectifier une nuance, c’est un luxe.

Je crois également qu’il y a une part autobiographique, généalogique, dans ton travail, puisque tu viens d’une famille de décolleteurs. Peux-tu nous parler un peu de ta relation à ce métier et au rôle qu’elle a joué dans ton travail artistique ?

En art tout est toujours autobiographique, on ne parle bien que de ce que l’on connaît profondément.
Cette part généalogique est arrivée par surprise. Je pense que l’influence qu’a pu avoir ce métier dans ma manière d’aborder l’art est de l’ordre de la rigueur, et de la chromie. Pour être décolleteur, il faut être résilient et dur à l’ouvrage, qualités indispensables pour le métier d’artiste. Mon père et mes deux grand-pères ont tous trois été décolleteurs. J’ai donc fréquenté le brouhaha des CN, l’odeur des solubles (que j’adore) et les tas de limailles dégoulinant de couleurs irréelles (chromie des solubles) durant toute mon enfance.

L’exposition Soluble contient une série de peintures non-figuratives et je crois que c’est une première pour toi. Peux-tu nous parler un peu de ce que l’abstraction représente pour toi et du processus qui t’a mené vers elle ?

Pour moi l’abstraction c’est « sans filet ». Le motif est une excuse, un point d’ancrage où se stabiliser dans le réel. L’abstraction est fatale, elle n’autorise pas l’erreur. Le risque est de tomber dans la complaisance picturale, qui n’est plus de l’art, mais de la décoration. Avec l’abstraction, on est seul.e avec la matière, qui doit s’exprimer uniquement par sa résonance, sa lumière, sa tonalité, sa saturation, ses transitions… Pour toutes ces raisons, j’ai mis du temps à passer le cap.
Le processus est simple : je me suis mise à tellement recouvrir le motif de certaines séries que la frontière entre l’abstraction et la figuration était presque inexistante. C’est alors que je me suis rendu compte que j’étais capable de faire tenir un tableau uniquement fait de couleur et de lumière, je n’avais plus peur.

Tu as pour la première fois proposé une installation en volume constituée de paniers de décolletage et d’ardoises provenant d’une carrière. Est-ce que ça t’as donné envie de réitérer cette expérience pour d’autres expositions ?

J’aime l’idée de créer des dialogues entre mes tableaux et des objets tridimensionnels. Cela permet aussi de travailler l’espace de l’exposition à la façon d’un Tokonoma. Je me sens proche de la manière dont la culture japonaise aborde l’idée d’espace, de vide et d’ombre. La chorégraphie du vide est très importante pour créer des atmosphères, ainsi qu’un cheminement donnant de la cohérence à l’ensemble des pièces proposées.

Quel serait le fil conducteur entre tes travaux antérieurs graphiques, la série des « Scènes de Jouy » par exemple et ceux réalisés spécialement pour l’exposition à l’Angle ?

La perception du réel. Tout est une question de point de vue, d’observation et de volonté. Les huiles brouillent la lisibilité et le statut du sujet en épurant la composition du tableau, et les Scènes de Jouy perdent le regard dans la masse de détails ornementaux qui perturbent la lecture du sujet. Ce sont deux manières opposées de parler de la même chose : comment hiérarchisons-nous les diverses strates du réel ?

Quelles sont quelques-unes des figures artistiques qui comptent ou ont particulièrement compté pour toi ?

Il en y en a tellement… Je vais essayer de vous en faire une liste non exhaustive : Sugimoto, Rushia, Ehrhardt… Les abstrait américains : Rothko, Frankentaler, etc. pour leur rapport à l’essentiel. Le siècle d’or espagnol pour leurs gravitas : Zurbaran, Murillo, El greco… Et plus tard Goya pour les mêmes raisons. Courbet et les naturalistes pour l’amour du réel, les impressionnistes pour les atmosphères, Monet en tête. Les nordiques pour la lumière douce et immanente : Vermeer, Rembrant, Friedrich, Hammershøi…

Y-a-t-il d’autres artistes de la vallée de l’Arve ou d’ailleurs avec qui tu te sens des affinités et que tu voudrais nous faire découvrir ?

C’est une question difficile à laquelle je préfère ne pas répondre car les inclinaisons artistiques changent vite et les goûts sont versatiles. L’influence de l’amitié pèse trop lourd dans l’intérêt que suscite l’œuvre d’un.e artiste ami.e. Je ne m’estime pas suffisamment objective pour pouvoir répondre.

La musique t’accompagne-t-elle dans ta création d’une façon ou d’une autre ?

Dans l’atelier je travaille toujours avec de la musique, la radio ou des lectures audio. J’aime tout type de musique : électro, rock, noise, blues, jazz, folk, chansons françaises, polyphonies, musique traditionnelle… etc. Tout dépend de de l’humeur du moment !

Avec Rémi Dal Nagro, vous avez le projet d’ouvrir un lieu artistique dans la vallée de l’Arve : Relief. Peux-tu nous présenter ce projet ?

Relief est en cours de création, il intégrera des ateliers, un espace d’exposition, une cuisine-bar, un studio de production audio, une salle de concert, un espace central amovible et un jardin partagé. L’association est installée à Cluses, au rez-de-chaussée d’une ancienne usine de décolletage.
Relief à pour vocation d’être un espace singulier et pluriel, dédié à toute personne souhaitant parcourir les passerelles existant entre les diverses formes d’expression. Tourné vers le public, Relief se veut évolutif, impermanent, ancré sur son territoire autant qu’ouvert à l’international.
Concrètement, les actions de la structure se développent en trois grands axes : développement culturel, lien social et éducation.
Un chantier bénévole se mettra en place dès que la crise sanitaire le permettra. En soutien au projet Relief, un événement se déroulera dans ses murs en cours de montage dès que possible (probablement aux alentours de septembre-octobre).

Site de l’artiste

L’exposition présentéé à l’Angle

Cet entretien a été publié sur le blog Rad-Yaute

L’exposition Soluble est prolongée à l’Angle (espace d’exposition de la MJC de La Roche-sur-Foron) jusqu’au 26 juin.

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