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Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu

vendredi 4 février 2022 par Lt. Felipe Caramelos rédacteur CC by-nc-sa

Compte-rendu Entretien

Le club du Brise-glace avec son ambiance industrielle et son ascenseur fatigué, tagué, posé au milieu du bar spécialisé IPA était l’endroit rêvé pour accueillir le chambérien Yoke et le projet 52Hz, deux groupes de Noise Dark Ambient. Sans être passé par le conservatoire, tous les deux utilisent les machines comme les vrais moyens d’une production artistique sonore spontanée qui se libère de l’apprentissage du son tel que souhaité, exigé par une société de consommation : « Passer par une école pour apprendre à produire une marchandise ».

Dans la noise, tout est bon, il n’y a pas de partition mais une sélection de sons qui sont montés, déformés et mixés, la noise est conçue principalement avec des générateurs de signaux et de sons synthétiques mais tout ce qu’on touche fait du bruit. À ce « fond sonore » on peut ajouter des boucles, des instruments, des samples électroniques, des vocaux, des effets, adapter des morceaux populaires, etc…
La forme composée est agréable à l’oreille même si certaines séquences sont répétitives mais nécessaires pour que le public ressente ses propres pulsations et se projette dans les ténèbres. Finalement, on démontre bien qu’on peut faire de la musique avec … n’importe quoi et dans n’importe quel sens ! une vision romantique de « Ne composez jamais ! » mais vivez vos good vibrations.

D’ailleurs à un moment donné, Yoke cite dans sa performance Guy Debord et son film In girum imus nocte et consumimur igni 1978, texte qui se lit dans les deux sens (Oui vous avez bien vu, c’est un palindrome) :

Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu.

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Le public important pour cette soirée, apprécie la subtile composition de Yoke qui s’active derrière ses machines pour offrir une nappe symphonique sous un éclairage particulièrement réussi.
Sa musique s’imprègne également de l’ambiance du cinéma d’Antonioni et de sa muse Monica Vitti décédée ce même jour, incommunicabilité et aliénation, tempérament anticonformiste et fantaisiste en sont les ingrédients, et comme des papillons nous nous nous éclipsons dans l’aventure d’une nuit de désert rouge, tel ce fantôme désincarné qui traverse sur la scène des paysages industriels en somnambule avec son tee-shirt du groupe anglais de musique expérimentale et bruitiste COIL.

Et pour terminer en beauté cette belle soirée, 52Hz diffusera une très belle vidéo d’un ballet de planètes dans un système solaire imaginaire avec un tas de textures sonores technos des années 80 !

Interview de Yoke

Pouvez-vous nous raconter votre parcours de musicien

Dès l’adolescence j’ai été attiré par les musiques « extrêmes » pour l’art de déplaire à mes parents mais aussi pour le mystère qu’elles évoquaient par leur rareté, ce qui est beaucoup moins vrai aujourd’hui avec internet où est tout est accessible immédiatement et sans effort. J’ai eu la chance de voir adolescent plein de groupes de folie grâce à un endroit alternatif « Le Larsen » ouvert à une musique expérimentale comme la scène squat / DIY.
Cette possibilité d’entendre de la musique différente, non commerciale m’a aussi motivé pour en faire moi-même et tenter l’aventure. Ne sachant pas vraiment jouer d’un instrument, j’ai décidé de prendre le micro dans une de mes premières tentatives de créer un groupe Métal et mon projet a évolué pour finalement devenir « Inys », un groupe de genre screamo / post-hardcore. On a sorti 2 EP dont je suis toujours très fier. C’était un vrai groupe d’amis, on partageait beaucoup de choses alors quand ça s’est terminé je n’ai pas eu le cœur de refaire ça avec des gens trouvés sur petites annonces. J’ai laissé tomber la musique plusieurs années jusqu’à découvrir la possibilité de refaire du son tout seul, avec des machines et des microcontacts.

Comment avez-vous découvert la musique électronique ? votre toute première fois ?
Je crois que je suis vraiment tombé dedans avec un CD de Klaus Schulze(Timewind) emprunté par hasard à la médiathèque.

Tu fais maintenant de la Noise Dark ambient mais que représente pour toi l’art des bruits de Luigi Russolo et la musique concrète de Pierre Schaeffer ?
Tous les deux représentent pour moi des pionniers qui ont changés la perception de la musique, de « l’objet sonore ». Beaucoup de groupes contemporains de musiques industrielles que j’écoute régulièrement comme Einstürzende Neubauten citent volontiers Luigi Russolo comme influence.
Bien que la psychoacoustique m’intéresse beaucoup et que j’adorerai en apprendre davantage, les travaux de Pierre Schaeffer me parlent moins artistiquement peut-être à cause de sa démarche « scientifique » ou plutôt académique.

Écoutez-vous d’autres musiques ?
Toujours un peu de punk/métal au sens large, hip hop de temps en temps.

Comment pouvons-nous définir vos compositions ?
Je ne pense pas être le mieux placé pour définir ma musique à moins de faire une description pompeuse ou trop technique. Pour te répondre malgré tout avec les retours que j’ai eus, je dirai que je réalise un collage sonore organique dans lequel on ressent une certaine tension qui force l’imaginaire.

Comment composes-tu pour la vidéo ?
Je m’imprègne des images afin de visualiser les différentes parties pouvant s’articuler afin de servir au mieux le propos en question. Ensuite j’allume mes instruments et j’essaye de produire les sons que j’ai en tête, ce qui fonctionne parfois mais ça peut aussi être assez frustrant dans le cas inverse.
J’apprends petit à petit à ne pas rester bloqué dans une idée lors d’une recherche sonore, mais d’accepter les « accidents » comme pouvant être potentiellement intéressants. Il faut que le son serve la direction que je veux donner, sinon il n’a pas sa place.

Avez-vous de grands projets qui arrivent à grand pas ?
Je prends mon temps pour composer un LP qui sortira un jour, ou pas. J’ai eu la chance de réaliser la bande son d’un court métrage expérimental Under The Midnight Sun de Mélissa Faivre et j’aimerai beaucoup renouveler cette expérience. Je m’occupe aussi de Radiation, association qui organise des concerts et d’un micro label de musique expérimentale pour lequel j’ai quelques idées à venir…

Concert chroniqué et entrevue réalisées le 2 février au Brise-Glace d’Annecy.

Yoke Brise glace 2022 02
Concert YOKE + 52Hz @Brise-Glace Club, Mercredi 2 février 2022
« Nous tournons en rond dans la nuit et sommes dévorés par le feu », Réalisation de la Vidéo par l’Atelier Nautilus de Faverges.

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