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Les déflagrations hallucinées de Mademoiselle plume rouge

vendredi 8 avril 2022 par Tom Rad-Yaute rédacteur CC by-nc-sa

Chronique

Mademoiselle plume rouge est un nouveau duo genevois dont le premier disque, sorti en octobre 2021, se nomme  Junkie movie music  - "Musique pour film de drogué", ce qui donne une assez bonne idée de l’univers musical du groupe - et c’est une découverte fantastique.

Nouveau duo mais longue histoire, puisque Mademoiselle plume rouge est le fruit de la collaboration entre Stephane « Povitch » Ausburger et Fred Minner, deux musiciens multi-instrumentistes expérimentés et qui se fréquentent de longue date. L’un est actif au sein de What’s wrong with us ?, groupe post-punk aux ambiances cabaret, l’autre est membre entre autres de l’ensemble de musique expérimentale Insub meta orchestra. Des horizons divers, un goût pour l’expérimentation, la mise en scène du son ou une certaine théâtralité –- autant de pistes pour entrer dans ce nouveau projet.

Comme l’indiquent le titre et les noms des morceaux qu’on dirait tirés de scripts de films, les quatre longues pièces instrumentales qui composent cet enregistrement, disponible en version vinyle chez Urgence disk, développent des atmosphères très cinématographiques.

Elles se construisent, s’animent lentement à partir d’éléments hétéroclites, d’ambiances mornes, désolées. Quelques accords d’une basse massive, grumeleuse, qui semble vaciller sous son propre poids, les notes esseulées d’une guitare, à peine reconnaissable, un saxophone strident qui vient zébrer tout à coup cet air dévasté. Et des drones visqueux qui se répandent insidieusement, des enregistrements de voix grésillantes venues d’un autre âge, tout un fonds sonore sourd, indistinct, mouvant, qui donne à l’ensemble une profondeur insondable et ajoute à son inquiétante étrangeté. Atmosphère rouge sombre, sanguinolente, expressionniste et quasi gothique. Flashs insistants du cinéma de Murnau, Coppola ou David Lynch.

Le style cinématographique est un genre musical en soi, dont Mademoiselle Plume Rouge développe une version personnelle, quelque part entre jazz hagard et musique concrète. Enregistré à l’occasion d’une résidence à Cave 12 et mixé et masterisé par quelques noms connus de la scène rock expérimentale (Freddie Murphy de Father Murphy et John Dieterich de Deerhoof), le disque gagne certainement à être écouté dans de bonnes conditions car le travail de spatialisation du son y joue un rôle essentiel. Il règne sur les morceaux une atmosphère de big-bang, un air de vide en expansion lente, de déflagration au ralenti. Les éléments sonores y flottent en apesanteur dans un spectre sonore discontinu, tantôt occupant la première place, tantôt disparaissant à l’arrière-plan. Un agencement changeant de cellules à l’apparence chaotique, comme les pièces dispersées d’un puzzle démesuré dont on n’arriverait pas à saisir le motif d’ensemble. Un maelström propice au vertige, à la perte de repères et à l’apparition des ombres. Bref, une plongée dans une atmosphère certes sombre mais à la teneur en créativité très largement au-dessus de la moyenne et une expérience sonore qu’on ne peut que conseiller.

Mademoiselle plume rouge, « Junkie movie music » (Off, Urgence disk)

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