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Entre dark yoga et "expérimental pute"

Les divagations de Mademoiselle plume rouge

samedi 3 septembre 2022 par Olivier Miche photographe , Tom Rad-Yaute rédacteur CC by-nc-sa

Entretien

« Enfin ! » C’est ce qu’on se dit à l’écoute de Junkie movie music, premier album du duo suisse Mademoiselle Plume Rouge. Enfin un groupe dont la musique laisse de côté les formules –- aussi post- soient-elles –- et ose s’aventurer vers quelque chose de radical et de nouveau. Sombre et théâtrale, elle emprunte au jazz un groove lancinant et à la musique contemporaine des développements inédits saisissants. Pour prolonger et explorer ce choc esthétique, il fallait bien une interview. Ce fut chose faite lors du vernissage de l’album à Urgence disk, durant lequel Stéphane "Povitch" Ausburger (guitare) et Frédéric Minner (saxophone, basse) ont répondu à mes questions. Merci à eux.

Qu’est-ce que ce lieu (la Cave 12) représente pour vous ?

Stéphane : C’est un lieu un peu culte, un espace de liberté, l’endroit où tu vas quand tu as envie d’écouter de la musique différente. Le lieu underground par excellence. J’ai connu la Cave 12 quand elle était encore au 12, rue des philosophes. Je squattais au Rhino, juste à côté. La Cave 12 a commencé dans une cave, puis elle est devenue nomade pendant plusieurs années, jusqu’à trouver son emplacement actuel. Bien que Marion et Sixto soient à la tête d’un lieu plus ou moins officiel, subventionné, ils arrivent à perpétuer cet esprit squat alternatif et rebelle des années 80/90.

Quel est le lien avec le lien avec Mademoiselle Plume rouge, en particulier ?

Stéphane : On y avait été programmés en pleine crise du Covid. Le concert a été annulé mais on a décidé de maintenir les quelques jours de répétitions que nous avions prévus pour travailler de nouveaux morceaux. Au même moment, pour soutenir les artistes précarisés par le confinement, la Ville s’est mise à contacter les salles de concert les unes après les autres en leur proposant de se transformer en lieux de résidence payée : Marion a proposé notre candidature et on s’est retrouvés avec une petite enveloppe, qui nous a permis d’engager un ingénieur du son (Léo Marussich) et de payer le mixage et le mastering. Donc notre premier album est vraiment lié à Cave 12.

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photo Olivier Miche

Mademoiselle plume rouge a commencé par de l’improvisation pure et, à un moment donné, les choses se sont fixées, vous avez créé des morceaux. Est-ce que vous pouvez nous raconter ce processus, cette histoire qui a mené à votre disque ?

Frédéric : On a commencé à jouer ensemble avec l’idée de faire de l’improvisation libre en utilisant nos pédales d’effets et nos loopers mais on a vu que ça nous menait dans une sorte d’impasse. On s’est donc dit que cela pourrait être bien d’avoir des passages qui soient écrits tout en gardant une part d’improvisation à l’intérieur de ces structures. L’album Junkie movie music est, en fait, notre deuxième album, même si c’est le premier à être publié. Sur une première démo, on avait développé de longues formes de plus de vingt minutes. Suite à cela, on a fait des morceaux plus courts qu’on s’est mis à penser comme une grande pièce, un peu à la façon de la musique classique, avec quatre mouvements : quatre morceaux avec chacun sa couleur mais avec aussi des rappels d’un morceau à l’autre.

Stéphane : Et un travail sur la boucle plus assumé, également. Sur la première démo, le but était de cacher le fait qu’on utilise des loopers et, en l’entendant, je pense que quelqu’un qui n’est pas au courant ne le remarquera pas forcément. Le résultat est assez atmosphérique. Sur Junkie movie music, on voulait quelque chose de plus rythmique et il y a aussi une sorte d’aveu de l’utilisation de la boucle. Quand on utilise deux loopers non synchronisés, il suffit d’une petite imprécision à la base et les cycles vont se décaler : cela peut être vu comme un défaut absolu. Nous, on a décidé de le revendiquer et d’en faire la marque de fabrique du premier morceau. Fred boucle un premier rythme, je l’imite le plus précisément possible tout en sachant que les cycles vont se décaler, devenir de plus en plus discordants, ce qui crée une tension rythmique intéressante en soi.

On a fait des morceaux plus courts qu’on s’est mis à penser comme une grande pièce, un peu à la façon de la musique classique, avec quatre mouvements (...)

Donc, ce rapport au rythme faisait partie de vos insatisfactions avec la première version de votre musique et vos recherches se sont orientées vers quelque chose de plus... accessible, de plus immédiatement reconnaissable ?

Stéphane : Les sets de noise ou d’improvisation libre donnent souvent naissance à de la musique un peu informe... On faisait des nappes, on jouait des notes mais demeurait une insatisfaction vis-à-vis d’une certaine facilité. On voulait quelque chose d’un peu plus consistant et on s’est posé la question : comment introduire ou réintroduire de la pulsation ? Ça s’est fait notamment avec les effets de trémolo du saxophone et avec certaines basses qui sont écrites et très rythmiques.

Frédéric : L’idée, au départ, c’était pourtant de ne pas avoir de pulsation. Des lignes de basses qui tournent, sans véritable métrique, tout en restant expressives. On a utilisé ces procédés pour la démo, qu’on est en train de mixer et qui va devenir notre deuxième album, et sur Junkie movie music, on s’est demandé ce qu’on pourrait faire d’un peu différent. Il y avait un désir de ne pas se répéter.




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Mademoiselle plume rouge - Urgence disk (photo Olivier Miche)

La référence cinématographique est omniprésente sur votre premier album, Junkie movie music, depuis l’utilisation d’extraits sonores de films jusqu’aux titres des morceaux et au nom du disque. Pouvez-vous nous parler un peu de ce rapport au cinéma ?

Frédéric : Le titre de l’album, Junkie movie music, est un hommage à un guitariste de free jazz new-yorkais avec lequel j’ai joué lorsque j’avais 18 ans : Edmund J. Wood, qu’on appelait tous Crazy Eddie. Il avait entendu les morceaux que je composais pour le groupe Poppins, dans lequel Stéphane jouait aussi, et les avait qualifiés de « junkie movie music ».

Donc, tu faisais déjà à l’époque une musique qui pouvait évoquer le cinéma…

Frédéric : Oui, sous l’influence notamment de The Lounge Lizards et de John Lurie, dont je suis un grand fan. Quand on a commencé ce duo, je pensais aux musiques de films que John Lurie a écrites, notamment celle de Down by law de Jim Jarmush.
Cet aspect cinématographique, évocateur, c’est quelque chose qui me vient assez naturellement quand je compose et qu’on a développé encore davantage avec Stéphane. Il y a toujours du John Lurie quelque part, en arrière-plan, et c’est notamment à cause de lui que j’ai commencé le saxophone. Les titres des morceaux, ce sont des répliques de Permanent vacation de Jim Jarmush : on a regardé le film et extrait des phrases qui nous parlaient.

Stéphane : Dans la plupart des groupes dans lesquels j’ai joué, la musique était évocatrice, un peu cinématographique. Cela se fait de manière naturelle, sans être une démarche vraiment consciente.

Une autre caractéristique de votre musique, c’est la tension entre la mélodie et sa destructuration, sa perturbation par le bruit, le parasite. Est-ce que c’est quelque chose sur lequel vous travaillez, qui joue un rôle dans votre processus de création ?

Frédéric : Cela fait complètement partie de notre esthétique. On aime la musique dans laquelle il y a des thèmes mais on apprécie aussi le noise, les accidents sonores. Notre musique met en dialogue des processus de composition qui viennent de différents horizons.

Stéphane : La tension quasiment apocalyptique que cela créé est vraiment intéressante. Tu imbriques la mélodie, ce qui peut surnager de la musique de XIXe siècle ou de la musique plus pop du XXe , avec des éléments bruitistes, atonaux, tirés d’un langage qui se radicalise à partir des années 50 — je pense à Adorno, qui dit qu’on n’a plus le droit d’écrire de poème après Auschwitz. Cela crée cette tension un peu fin de siècle. C’est une esthétique qui m’est proche, que je mets en pratique dans presque tous mes projets.

Il y a aussi un travail très important de spatialisation du son dans votre musique — réalisé d’ailleurs en grande partie live — avec des éléments au premier plan, qui disparaissent dans le fond et en laissent émerger d’autres… Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Frédéric : Pour l’album, on a travaillé avec Federico Zanatta aka Freddie Murphy, du groupe Father Murphy. Il utilise beaucoup de réverb pour que le son soit vraiment spatialisé, mais aussi desfades in et des fades out pour faire apparaître et disparaître des phrases.

Stéphane : C’est aussi une recherche consciente de notre part : jouer avec les plans, faire apparaître des sons pour masquer l’utilisation des boucles et faire dialoguer quand-même les éléments entre eux.

Frédéric : Jouer aussi avec les fréquences basses et aiguës de manière à sculpter les espaces. Dans le premier morceau, il y a ces deux boucles qui se décalent et qui créent une tension rythmique mais aussi, en parallèle, une tension dans les fréquences basses, avec Stéphane qui désaccorde sa corde de mi pour aller vraiment dans les graves. On utilise également nos pédales whammy pour monter dans certains passages dans les aigus et créer des battements.

Il y a toujours du John Lurie quelque part, en arrière-plan, et c’est notamment à cause de lui que j’ai commencé le saxophone.

Vous citez György Ligeti et la musique contemporaine parmi vos influences. Comment cette musique informe-t-elle votre propre démarche de création ?

Frédéric : J’écoute et je vais voir beaucoup de concerts de musique contemporaine. La manière dont on improvise et dont on compose nos morceaux est influencée par différentes techniques de musique contemporaine. Sur le deuxième morceau de Junkie movie music, on a utilisé trois séries différentes, respectivement de douze, sept et cinq notes. C’est l’influence de Arnold Schoenberg et de la musique sérielle de la deuxième moitié du XXe siècle. Il y a aussi un travail de respiration de la basse, inspiré de la pièce Ligatura - Message To Frances-Marie de Kurtág.
Pour ce qui est de Ligeti, il y a cette idée, notamment dans son Requiem, de superposer des voix de manière chromatique, ce qui créé un mouvement constant de tensions microtonales, un effet que j’ai essayé de reproduire dans le premier morceau avec le vibrato du saxophone puis les boucles qui viennent se superposer les unes aux autres.
Dans un autre morceau, on fait un cluster avec les 12 demi-tons de la gamme chromatique, inspiré par Ligeti et d’autres compositeurs de musique contemporaine qui additionnent demi-tons sur demi-tons pour créer une masse mouvante.
Et puis sur le troisième morceau, les sons granuleux que j’obtiens à la basse avec un fuzz Zvex sont inspirés d’une pièce électro-acoustique de Ligeti qui s’appelle Artikulation, avec des effets similaires.
C’est donc une influence importante et, d’ailleurs, Federico, avec qui on a retravaillé sur notre deuxième album, trouvait que ces grandes formes étaient une évolution de type musique contemporaine. Il y a plein de concepts, de sons, de textures, de couleurs qui existent dans la musique contemporaine et dont on s’inspire.

Donc on peut dire que vous utilisez des techniques de musique contemporaine mais dans le cadre d’un duo plutôt rock…

Frédéric : Oui, complètement !

Tu joues également dans Insub Meta Orchestra, qui est un orchestre de musique expérimentale. Qu’est-ce que cette expérience apporte à votre propre projet ?

Frédéric : Dans l’IMO, j’ai appris à faire des drones –- c’est-à-dire des notes tenues qui durent –- et aussi des textures noise, mais la comparaison s’arrête là. L’IMO a une esthétique très minimaliste, on joue à bas volume, chaque musicien fait en général très peu d’interventions, il y a cette idée de la masse sonore, du collectif, sans mélodie, avec des clusters aussi, parfois. Ce sont des choses que j’utilise plus dans d’autres contextes : en musique improvisée libre.

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Mademoiselle plume rouge - Urgence disk (photo Olivier Miche)

Pourquoi est-ce que vous vous appelez Mademoiselle Plume Rouge ?

Frédéric : C’est le nom d’un tableau d’un peintre romantique écossais, Thomas Austen Brown, qui représente une femme habillée tout en noir, assise sur un fauteuil avec un chapeau noir et une plume rouge.

Stéphane : Je suis tombé dessus à Munich, j’ai été assez sensible au titre, je l’avais noté et, chaque fois que j’avais des projets de lectures ou de duos et qu’on me demandait comment ça s’appelait, je disais : Mademoiselle Plume Rouge. Lorsque Fred et moi avons commencé à faire des petites interventions improvisées, j’ai proposé aussi ce nom. C’est une espèce de ready made : on a trouvé ce titre et on se l’est approprié.

Mademoiselle plume rouge, c’est un side project passager ou un groupe qui compte ?

Frédéric  : Pour moi, ce n’est pas un side project. C’est vraiment un projet central dans mes activités musicales.

Stéphane : Pour moi aussi, c’est mon projet principal actuellement. Il y a là quelque chose d’assez neuf, qui me permet d’explorer de nouveaux territoires. Jusque-là je faisais de la guitare classique, du blues, du jazz, une musique en général acoustique, très traditionnelle, respectant une harmonie et des signatures rythmiques données. C’est Fred qui m’a pris par la main et m’a persuadé d’aborder des techniques plus expérimentales, qui nourrissent désormais ce que je peux faire à côté, lectures, projets solo ou autre.

Quel type de personne écoute votre musique, selon vous ?

Frédéric : Un public qu’on… essaie de trouver ! Ce sont des gens qui ont les oreilles ouvertes sur tout ce qui est expérimental ou d’avant-garde mais il y a aussi des gens qui sont venus aux concerts sans être vraiment dans ce type d’esthétique et qui, pourtant, ont réussi à rentrer dans la musique et se sont montrés très enthousiastes. C’est une musique de niche, c’est clair, mais qui, en même temps, reste accessible à des gens qui n’ont pas ce type d’intérêt ou de passion.

Stéphane : C’est de l’expérimental un peu pute ! Le côté cinématographique fait que, même si on n’écoute pas de la noise ou du free jazz, comme c’est intégré dans une narration plus vaste, les gens peuvent s’y retrouver. Au début, on disait qu’on faisait du dark yoga : on imaginait les gens méditer dans des positions folles en écoutant notre musique ! (Rires) Les boucles ont quand-même un côté assez hypnotique et fédérateur.



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photo Olivier Miche

Quel type de lieu programme Mademoiselle Plume Rouge ?

Frédéric : Plutôt de petites salles qui se prêtent à notre musique — il y a quelque chose de la musique de chambre, même si on joue assez fort. Par exemple au Das Institut, dernièrement, à Zurich. Les grandes salles rock ne sont pas très intéressées par ce qu’on fait.

Jusqu’où seriez-vous prêts à pousser votre rapport au cinéma ? Jouer sur des images ou des clips, est-ce que ça vous intéresse ?

Frédéric : À fond ! Justement, Pablo Assandri, qui tient le Das Institut, s’occupe aussi du Institute of Incoherent Cinematography. À l’époque, il organisait un festival marathon de films muets avec des groupes venus de toute la Suisse. Nous avons joué sur deux films expérimentaux abstraits d’un cinéaste néerlandais des années 20 qui représentent des cristaux qui se déploient dans une solution aqueuse, puis sur un clip vidéo réalisé par Sophie Watzlawick. C’est une artiste vidéaste qui vit à Berlin mais vient de Genève et a fait un clip pour un de nos morceaux.

Est-ce que Mademoiselle Plume Rouge se situe, pour vous, dans une famille musicale ?

Frédéric : Il y a différents éléments dans notre musique : des éléments de musique contemporaine, de drone, de doom, de noise, de dark jazz, de musique japonaise aussi. C’est un melting-pot auquel on peut coller l’étiquette « expérimental » ou « avant-garde » mais il existe des formations qui sont nettement plus « avant-garde » que nous donc c’est assez difficile de répondre.

Stéphane : Je ne suis pas très bon pour qualifier la musique mais j’ai bien aimé ton terme d’« expressionniste ». Notre prochain album, qui va s’appeler Horror Politics, a des passages qui sont vraiment des incantations et qui sont encore plus horrifiques que ce qu’on trouve sur Junkie Movie Music.

Est-ce que vous pouvez dire un mot sur ce nouveau disque, pour terminer ?

Frédéric : Il est donc constitué de deux morceaux qui font 15 et 18 minutes et qui ont chacun trois ou quatre parties distinctes. On les avait enregistrés à Renens avec Antoine Petroff au studio Silo, qui n’existe plus, et on l’a fait mixer à Turin par Nick Foglia et Freddie Murphy au studio Ruberdo Recordings. L’album sera masterisé à nouveau par John Dieterich. L’idée, c’est maintenant de le sortir et de tourner !

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